Il y a quelques semaines a eu lieu à Clermont-Ferrand une conférence de physique sur le chou romanesco, ou plus exactement sur « l’autosimilarité » et le chou romanesco était l’exemple analysé. Je ne sais pas si c’était bien, je n’y suis pas allée. Gérard non plus.
Or, Gérard, oui, appelons-le Gérard, est fasciné depuis toujours par ce légume à la géométrie remarquable. Il m’en parlait encore récemment. Gérard aime beaucoup ce genre de phénomènes naturels et il aime par dessus tout comprendre leur fonctionnement. Gérard était donc à lui tout seul le public idéal de ce genre de conférence. S’il y en avait bien un qui était visé à Clermont-Ferrand, c’était lui : grand public non spécialiste, mais ayant une curiosité pour ce genre de causeries scientifiques. Or, Gérard n’y est pas allé. La chose me paraît suffisamment remarquable pour essayer de comprendre pourquoi.
Est-ce parce qu’il n’était pas au courant de cette conférence ? Non, l’information lui avait été transmise par voie d’affichage et par bouche à oreille.
Est-ce parce que cette conférence était à 15h30, pendant ses horaires de travail ? Non, car Gérard exerce un métier qui lui permet aisèment de prendre quelques heures dans la journée et de les rattraper le soir, habitué qu’il est aux horaires irréguliers et au travail nocturne.
Est-ce parce que la conférence se déroulait loin de son domicile ou de son lieu de travail ? Non, car le campus universitaire où elle se déroulait se situe certes un peu en dehors de la ville, mais Gérard est équipé d’une voiture dont il fait grand usage et jamais il n’hésite à conduire 10 minutes pour se rendre quelque part.
Est-ce parce que la conférence était payante ? Non, car la gratuité n’attire pas spécialement Gérard et qu’il se serait acquitté avec bonheur d’un droit d’entrée symbolique, ayant même l’impression de faire ainsi une bonne action.
Est-ce parce que l’intitulé de la conférence ou le nom des intervenants a provoqué chez lui des a priori négatifs ? Non, car, Gérard, n’étant doué d’aucune connaissance précise dans ce domaine et étant de bonne composition, avait un a priori plutôt positif.
Alors pourquoi ??
Gérard va nous permettre de mieux comprendre les mécanismes de réponse (réactions) à l’offre culturelle (stimuli). Examinons quelles ont pu être les raisons de Gérard de ne pas se rendre à une conférence qui le passionnait a priori.
L’Y ALLER SEUL
Si Gérard avait décidé de se rendre à la conférence sur le chou romanesco, il y serait allé seul. Or, l’entraînement d’une personne ou d’un groupe est essentiel pour accomplir le pas qui nous permet de franchir l’étape « y aller ». Gérard étant dans ce cas le seul intéressé, il n’a pas voulu s’y rendre seul pour des raisons d’habitude et de configuration mentale faisant en sorte qu’une activité dite de loisirs ou de temps libre est considérée comme essentiellement collective. Se rendre à la conférence seul, c’eut été prendre sur son temps de travail ou culpabiliser sur un temps de loisirs qui ne serait pas accordé à la famille et aux amis avec qui il se devait de consacrer ses loisirs. D’autre part, Gérard ne souhaitait surtout pas forcer quelqu’un que le chou romanesco ne remue pas profondément à l’accompagner. Cette attitude, bien ancrée chez Gérard, peut être interprétée comme une des racines du conformisme. En effet, on choisira alors, pour le cinéma, un film susceptible de plaire au maximum de gens, autant de membres présents dans le groupe. Ce qui est de l’ordre de la concession dans le couple vire donc au conformisme à une plus grande échelle.
L’INATTENDU
L’information sur la conférence ayant été fournie le matin même, pour 15h30, le chou romanesco et l’auto-similarité entre dans le domaine de l’imprévu. Or, une chose que l’on n’a pas prévu de faire demande un effort non physique mais psychologique important. De la même façon, quelqu’un qui ne va pas souvent au cinéma ou en boîte de nuit, le jour où il accepte d’accompagner ses amis, a l’impression de faire une chose extraordinaire alors que ses collègues se comportent on ne peut plus normalement.
LA PROXIMITE
Alors que Gérard n’hésite pas à se rendre à un concert à Lyon ou à Saint-Etienne, à faire le trajet jusqu’à Paris pour une seule soirée ou encore à offrir à sa sœur des places d’opéra pour la Scala de Milan, il n’est pas allé sur le campus universitaire à 10 minutes de chez lui. Un autre mécanisme psychologique est celui de la perception de la valeur en fonction de l’éloignement ou de l’effort accompli pour assister à quelque chose. En cela, le prix, les fils d’attente, la nécessité d’une réservation sont malheureusement perçus comme l’indice d’une valeur par le public. On peut par exemple remarquer à quel point, souvent, on est surpris de remarquer qu’un ami s’installe là où l’on habite, il va découvrir une somme de choses que nous n’aurions jamais souponné et nous serons soit jaloux soit agacé de constater qu’il sait « profiter » bien plus que nous de l’environnement immédiat.
LE CONNAIS PAS
Gérard ne s’est pas rendu à la conférence parce qu’il n’en avait pas entendu parler, ni à la radio, ni par des amis, ni par la presse. Il ne connaît ni le nom des organisateurs, ni les financeurs, ni le nom de ces rendez-vous scientifiques réguliers. Personne ne lui en a dit du bien ou du mal. Il est seul juge. Et il a préféré de pas y aller. Il y a certes dans cette attitude une part de réduction des risques, mais c’est également un des ferments du conformisme qui agit ici. Cette conférence souffrait d’un manque de reconnaissance collective : c’est le fait d’entendre parler d’une chose qui crée le désir, au point que l’absence de pré-entendu peut parfois tuer un désir qui était pourtant, lui, bien présent. C’est bien malheureux.
LE PAS LE TEMPS
Bien sûr, c’est là la raison essentielle à l’absence de Gérard à la conférence. Le manque de temps est évidemment plus subjectif qu’objectif. Il joue sur les mécanismes psychologiques à l’origine de la culpabilité développée par Gérard au sujet de ce à quoi il consacre son temps libre, déjà mince.
LA SATURATION
Il y avait sans doute ce même jour, dans la même ville, une dizaine de séances de cinéma, une centaine d’amis à voir, deux rencontres professionnelles susceptibles de soulever l’intérêt de Gérard, une petite dizaine d’expositions, la tentation d’une session courses etc. en plus du travail quotidien à accomplir. La saturation est l’une des causes profondes du non déplacement de Gérard, et la cause principale de la plupart de nos inactivités.
A suivre …
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