Sans doute en raison d’une mauvaise et multi séculaire répartition homme / femme dans les activités humaines et aussi étonnant que cela puisse paraître, on a jusque-là très peu utilisé les bébés, enfants en bas âge et autres accessoires féminins de cet acabit en art.
N’entendant pas changer les choses en renversant simplement la tendance, autant préciser tout de suite que ce petit vade-mecum à l’usage des artistes en mal d’inspiration s’adresse à la part masculine autant que féminine de la population, bien que de nombreuses activités mentionnées ci-dessous soient incompatibles avec la virilité, entendue comme nature et non comme valeur, bien sûr.
En attendant bébé
Réjouissez-vous : nul besoin d’attendre l’accouchement pour faire de l’art avec bébé.
Voici quelques idées qui, réalisées proprement et avec un peu d’entregent, vous ouvriront les portes des galeries parisiennes :
Photographiez-vous tous les jours à la Bertillon (face puis profil), en pied et en plan rapproché, pendant neuf mois. Nue. Sur le même fond blanc uni à la Cindy Sherman. Exposez le tout en linéaire chronologique et en petit format.
Inventez-vous des sautes d’humeur. Vous êtes enceinte : la moindre de vos facéties, caprices et fantaisies seront mises sur le dos des hormones. Profitez-en pour taper un peu sur les gens, dans le bus, dans la rue, pour sortir travailler avec votre masque de beauté vert pomme, pour vous habiller en danseuse de flamenco, écouter des mantras indiens remixés, manger des repas monochromes à la Sophie Calle, adopter un lézard, vous acheter un tuba de ville, dispenser des cours de philosophe kantienne sur les répondeurs des services clients de téléphonie mobile. Bref, amusez-vous. Notez, photographiez, enregistrez scrupuleusement tout ce que vous faites, sinon, il n’y aura pas d’exposition et ce seront seulement des sautes d’humeur : ce ne sera pas drôle…
NB : à pratiquer uniquement à partir du moment où la grossesse devient visible, sinon, ce ne sera pas drôle non plus.
Faites de l’annonce de la bonne nouvelle à vos proches de véritables happenings.
Filmez tout l’intervalle de temps entre le moment où vous savez et le moment où le père l’apprend. Rétrospectivement, le papa pourra commenter la vidéo en voix off et ce sera un très bon film.
Fictionnalisez : faites croire au père que vous attendez des triplés. Filmez. Laissez-le ruminer et compiler toutes les informations qu’il trouvera sur les triplés. Enregistrez son historique Internet. Imprimez les articles consultés. Enregistrez ses conversations téléphoniques, retrouvez les magazines achetés. Collez tout cela avec de la colle à affiche sur un mur. Photographiez. Envoyez aux musées.
Diffusez en direct sur votre blog l’annonce à vos parents. Vos amis peuvent réagir en ligne et intervenir.
A votre meilleur ami : dites que vous êtes enceinte d’un air contrit, embêtée. Filmez son visage, ses paroles de partage de peine, les « est-ce vraiment trop tard pour… ? », « je suis désolé pour toi » etc… Ensuite, démentez, c’était une blague, vous êtes très heureuse, c’est exactement ce que vous vouliez etc. Filmez la joie partagée, le soulagement… Montez le tout en un court film, muet, en split-screen.
Faites choisir le prénom de votre enfant par les autres. Faites croire que vous avez déjà décidé du prénom mais que vous voulez le garder secret. Mais jouez à le faire deviner à tout le monde. Notez toutes les idées, même les plus absurdes. La majorité gagne : le prénom de votre enfant correspondra exactement à l’image qu’ont les autres de vous.
A l’accouchement
C’est l’occasion ou jamais d’exhiber vos sexe, anus ou seins au public. Tout le monde vous parle col dilaté et péridurale : parlez-en encore plus, brodez, inventez des détails… Posez votre corps sur la table dans toute sa réalité brute. Essayez de voir jusqu’à quel point on peut aller. Photographiez la tête des gens ou enregistrez leurs questions et synchronisez le son sur des images d’une série américaine de milieu d’après midi.
Demandez à manger votre placenta. Filmez-vous. Au retour de l’hôpital, montez-le comme un documentaire animalier
Dans les premières semaines
Provoquez : réalisez un film pornographique éducatif avec le papa : comment réapprendre à bien faire l’amour après l’accouchement. Distribuez-le sous le manteau à tout votre entourage, en particulier à votre groupe de préparation à l’accouchement : vous êtes enfin une pornstar.
Faites faire des playlists à vos amis pour le nouveau bébé : compilez le tout. Vendez.
Peignez avec votre lait. Si vous ne savez pas peindre, colorez des taches de lait : faites de larges aplats en grands formats, intitulez dans l’ordre Milk #1, Milk #2, Milk #3, etc.
A partir de la phrase « né le… », brodez sur la vie de votre enfant. Quel âge aura-t-il en 2039, en 2078 ? Que fera-t-il ? Comment s’habillera-t-il et parlera-t-il ? Imaginez, écrivez, développez : en quelques semaines, vous avez un bon roman d’anticipation.
Recyclez vos photos de nourrissons : détourez bébé, placez-le en fond de page, créez des animaux colorés, réalistes ou fantastiques, à la Sandy Skoglund, multipliez-les, travaillez la texture, la lumière et les contrastes. Imprimez. Diffusez.
Compactez : munie de tous les cadeaux de naissance moches, inutiles ou simplement redondants, allez à la casse et faites-vous faire votre César personnel.
Avec un bébé non pédestrement autonome (avec l’accessoire poussette ou porte-bébé)
Organisez des défilés de mode de porte-bébés : vous passez enfin à la télé !
Créez votre propre ligne de bagagerie pratique : une poche pour les biberons, une poche pour les couches, un stérilisateur intégré, un lecteur de berceuses aléatoires etc. Lancez une campagne de promotion dans les milieux de la haute randonnée ou à l’éducation nationale…
Asseyez-vous dans la poussette avec bébé et attendez que quelqu’un vous pousse. Applaudissez et faites applaudir autour de vous.
Avec un bébé qui commence à ne plus en être un
Faites semblant de comprendre parfaitement ce que votre enfant dit, à la grande surprise de tout le monde. Parlez-lui comme à un adulte en public. Utilisez des mots que personne ne connaît. Vous ferez autour de vous des complexés culturels, ce qui parfois un moteur…
Profitez du peu de temps où votre enfant n’a pas encore son mot à dire : habillez-le selon les circonstances : en sari le jour de l’anniversaire de l’indépendance de l’Inde, en Bernadette Chirac le jour de la mort de David Douillet, en martien le jour où on mettra les pieds sur Mars, ou en bouteille de whisky pour le centenaire de l’abolition de la prohibition…
Et quand vous n’avez plus d’idées, refaites-en un…
(A suivre)
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