Accueil Soanne Passion au Château
La vie secrète de B. et A.
 

À Thibault et Sandrine,



Certains des lecteurs de ce site se demandent sans doute comment se déroule la nouvelle vie de couple de B. et A. dans leur grand château. Pour satisfaire cette curiosité pas trop malsaine, Soanne vous propose un petit collage des épisodes les plus significatifs de leur vie commune actuelle.

Tout ce qui suit est extrait de Passion au donjon, de Margaret Moore, des éditions Harlequin (collection « Les historiques : le tourbillon de l’histoire, le souffle de la passion », juin 2009) à l’exception des passages en italique.

***

B. voulait quitter la bonne ville de Saint-Amant-Tallende depuis bien longtemps. Aussi ne se désola-t-il pas comme l’aurait fait n’importe quel autre garçonnet de douze ans lorsqu’il lui fallut quitter son foyer. Il ne posa qu’une question avant d’emménager :
« J’ai besoin de savoir de quoi il retourne, si je dois devenir le tenancier de ce château. Le poste de commandant de garnison que vous m’avez confié ici ne devait être que temporaire, vous vous souvenez ? »
On lui expliqua les détails de l’intendance châtelaine, qui lui parurent complexes.
« Je viens juste de penser qu’en tant que maître du lieu, j’aurai la haute main sur les cuisines, répliqua B., pince-sans-rire. Je pourrai faire cuire ma viande exactement comme je l’aime et tout le pain que je désire. Ce n’est pas un avantage à prendre à la légère. »
Le peu qu’il possédait, il l’avait gagné à la pointe de son épée ou le devait à la générosité de ses amis. Il ajouta donc :
« Mais vous avez raison : la vie ne peut pas s’arrêter à la maison, sous prétexte que nous sommes tous aux anges. Il va me falloir continuer à travailler ! »

Un soir qu’il rentrait au château, une silhouette vaguement familière se tenait sur le seuil, la respiration haletante et le manteau dégoulinant de pluie. Dissimulant sa surprise, il partit d’un grand éclat de rire :
« A. ! Vous ici !
-J’espère que vous ne vous êtes pas imaginé que votre nomination de châtelain me laissait indifférente, commença-t-elle avec volubilité. J’ai été ravie pour vous, car c’était le moins que vous méritiez. Mais personne ne m’en a parlé, et quand je l’ai appris, vous étiez déjà parti. Mais je pensais que vous seriez tout de même un peu… un peu content de me voir !Il y a grand besoin d’une femme au château, vous ne sauriez le nier. »
A. faillit tomber de saisissement quand elle pénétra dans le hall.
« Mais c’est une vraie porcherie ici », s’exclama-t-elle en levant les bras au ciel. Jamais de sa vie elle n’avait vu un château aussi mal tenu. Les tapisseries étaient enfumées et déchirées, et les tables encore souillées par les reliefs du dernier repas. Le fauteuil du maître des lieux, dépourvu du moindre coussin pour amortir ses angles, ressemblait plus à une chaise de torture qu’à un siège digne de ce nom. Et pour couronner le tout, le feu allumé dans l’âtre dégageait une âcre fumée, comme si le bois qui l’alimentait était resté exposé à la pluie pendant des jours.
Accablée par ce spectacle, la jeune fille frissonna à la seule pensée de ce qu’elle allait trouver dans les cuisines et dans les chambres. Les souris devaient foisonner dans les celliers et les punaises dans les lits, supposa-t-elle avec appréhension. Quant aux murailles, elle avait pu constater de visu qu’elles requéraient en effet l’intervention urgente des maçons. Le rempart extérieur s’effritait à l’un de ses coins, et une partie du chemin de ronde s’était déjà effondrée.

« Je me demande bien comment je vais pouvoir faire servir un repas décent. Les provisions, s’il y en a, doivent grouiller de vers ! »
Et, le jaugeant d’un coup d’œil avisé :
« Vous êtes beaucoup trop maigre. Trop de travail et pas assez de nourriture ! »
Il s’en voulut de se sentir vexé. Que lui importait ce qu’elle pensait de son aspect physique ? Pendant des années, il avait été persuadé que l’amour n’était qu’un leurre et n’existait que dans les contes. Avait-il jamais été aimé lui-même ? Puis il s’était épris passionnément d’une femme et avait compris alors que l’amour existait bel et bien, mais qu’il pouvait être une source inépuisable de souffrance.

Elle ne faisait pas mine de le lâcher, et il se demanda combien de temps allait durer ce supplice. Dieu savait pourtant que les formes féminines de la jeune personne s’adaptaient parfaitement aux lignes viriles de son propre corps ! Trop parfaitement sans doute…
« -Reste stoïque. Ne ressens rien, ordonna en lui une voix comminatoire. Qu’importe qu’elle soit bien faite et qu’il monte d’elle une fraîche odeur de lavande ! Elle est innocente et pure. Tout le contraire de toi, ne l’oublie jamais ! »
Elle le lâcha enfin et lui donna une petite poussée sur l’épaule. Au nom du ciel, il était le châtelain ici, pas un amoureux transi subjugué par sa belle ! Elle faillit se mettre à gémir tout haut.
« Ce n’est pas la peine de devenir hystérique, commenta-t-il d’un ton rouge ». Elle se raidit, outragée. « J’espère que vous aurez la sagesse de faire une petite sieste à présent. »
Elle demeura alors silencieuse, mais son taciturne compagnon ne parut même pas le remarquer !

Le lendemain, Dieu merci, la pluie avait enfin laissé place au soleil, dont la douce chaleur annonçait l’approche du renouveau. Des agneaux gambadaient sur les pentes des collines et les prairies n’avaient jamais semblé aussi vertes. Elle imaginait d’ici son rire sarcastique à la seule idée qu’elle ait pu se croire attrayante pour un homme comme lui. Après tout ce qui était arrivé cette nuit-là était entièrement de sa faute. Si elle ne s’était pas jetée à sa tête…
Le mieux qu’elle pouvait donc espérer, c’était de devenir sa maîtresse. Et Dieu savait combien elle le souhaitait ! Il ne lui restait plus qu’à brosser ses boucles blondes et à refaire sa natte, qu’elle entrelaça d’un ruban rouge. Après avoir enfilé sa robe de chambre et ses pantoufles doublées de fourrure, elle hésita un instant. Un peu de bière ne lui fera pas de mal non plus.

Lorsque B. rentra au château, un clair de lune argenté éclairait le corridor percé de hautes fenêtres ogivales. A. courut à sa rencontre. Le garçon serra les poings. Il était pâle sous la poussière qui maculait son visage et des cernes de fatigue ombraient ses yeux couleur de noisette.
« Avez-vous beaucoup travaillé aujourd’hui ?
-Oui, je crois vraiment que je vais m’orienter vers le trafic d’esclaves à présent. Il y a gros à gagner dans ce secteur. J’ai voyagé en chariot et veuille le ciel m’épargner à l’avenir cette épreuve. J’ai les os moulus comme un vieillard.
-Nous discuterons de cela plus tard, si vous voulez bien. Vos problèmes de châtelain peuvent attendre, non ?
-Oui, je grille d’impatience d’avoir un petit tête-à-tête avec vous. Pendant ce temps, vous allez me montrer la chambre seigneuriale. »
Elle le fit se relever et se jeta à son cou, trépidante de bonheur. Des circonstances aussi favorables ne se reproduiraient peut-être jamais. Alors pourquoi ne pas en profiter ? Décidée à se montrer hardie, elle se haussa sur la pointe des pieds pour lui chuchoter :
« -Si vous saviez les images qui m’assaillent quand je pense à vous… »
Le cœur battant la chamade, elle avait entrouvert la bouche, prête pour le baiser qu’elle attendait depuis si longtemps…
Dieu merci, ils réussirent à atteindre sa chambre sans encombre.

Un sourire glorieux illumina le visage de la jeune fille. Il la porta sur le lit et entreprit de se déshabiller lui-même. Il avait ôté la tunique de laine noire qu’il portait au souper et dénoué le col de sa chemise, qui béait à présent sur son torse musclé. Il était si magnifique, ainsi dressé dans sa glorieuse nudité ! De la tête aux pieds, il n’était que puissance, vigueur et mâle beauté. Et jamais elle ne l’avait autant désiré…
Elle posa ses lèvres sur les siennes comme elle avait si souvent rêvé de le faire. L’espace d’un instant, elle le sentit se raidir. Puis il poussa un gémissement qui semblait monter du tréfonds de lui et referma les bras autour d’elle, tandis que sa bouche affamée s’emparait de la sienne. Enfin ! Voilà ce qu’elle espérait depuis si longtemps : ce toucher enivrant, cette saveur sur sa langue, ces caresses à damner une sainte… C’était le moment tant attendu, l’étreinte qu’elle convoitait depuis Noël et dont le désir la hantait jour et nuit. Et à présent, le rêve se faisait chair tandis qu’il approfondissait le baiser, allumant en elle une flamme si intense qu’elle en gémit d’anticipation. Jamais elle ne s’était sentie aussi vibrante, aussi offerte.
Elle pouvait donc susciter en lui le même désir dont elle brûlait ? Ses gestes maladroits avaient vraiment ce pouvoir ? Son corps s’offrit tout entier comme un bateau lâché sur une mer infinie et elle ne contrôla plus rien.

Après l’amour, avec une grimace, il rejeta la fourrure d’ours et s’assit sur son lit, inhalant la fraîche odeur de lavande qui montait des draps. Cette fille était du vif-argent et il ne fallait pas s’attendre à ce qu’elle reste silencieuse un seul instant…
« -J’adore vos cheveux.
-Et moi les vôtres. »
Elle fronça les sourcils :
« -Mais je n’apprécie toujours pas votre barbe.
-J’ai l’intention de la raser
-Quand cela ?
-Tout de suite si vous voulez. »

Il s’esclaffa et s’éloigna juste assez pour pouvoir embrasser son corps pulpeux du regard. Il l’embrassa avec une exigence accrue, mêlant son souffle au sien et explorant jusqu’aux plus intimes recoins de sa bouche.
Le désir qu’il avait si longtemps contenu flamba de nouveau en lui avec la puissance dévastatrice d’un incendie. Tout ce qu’il avait chassé de sa vie jaillissait derechef des profondeurs de lui-même : la tendresse, la passion, le besoin désespéré d’aimer et d’être aimé…

Ils se réveillèrent par une belle journée de printemps : le soleil brillait dans un ciel de saphir.
« Les villageois ne sont guère enclins à se confier à leur nouveau châtelain, en dehors des échanges anodins de la vie quotidienne… Le devoir m’appelle maintenant.
-Et moi donc » ! répliqua-t-elle d’une voix vibrante de sincérité.
« -À ce soir, milady ». Il s’inclina devant elle..

Si seulement elle avait pu cesser de le désirer ! Il y avait d’autres hommes susceptibles de toucher son cœur, après tout. Il devait y en avoir d’autres. Quelque part dans le monde… C’était bien là du reste que gisait le problème.

Mais ce n’était pas vrai. Elle l’aimait encore, elle l’aimait même davantage que par le passé. Auparavant, il avait été pour elle comme un héros de légende, un personnage de romance à l’attrait sulfureux. À présent, c’était un homme qu’elle aimait, un individu de chair et de sang, avec ses incomparables qualités, mais aussi ses défauts et ses faiblesses. Un homme qui avait besoin de sa tendresse comme elle avait besoin de la sienne, et qu’elle n’abandonnerait jamais, parce qu’elle ne doutait pas qu’il l’aimerait jusqu’à son dernier souffle.

NB : si si, on peut lire « derechef », « subjugué » et « de visu » chez Harlequin ! Une précision : dans le livre originel, l’histoire est censée se passer en 1228 (nous sommes dans la collection « Les historiques »…)

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