Accueil Textes Ma Voisine Catherine
ou Statistiquement parlant
 

“Parlez-moi d’amour,
Et je vous fous mon poing sur la gueule…
Sauf le respect que je vous dois”



Prologue - Aujourd’hui, Catherine est partie

Aujourd’hui, ma voisine Catherine est partie sans me dire au revoir. J’ai attendu toute la journée. Attendu, sans avoir l’air d’attendre. J’ai fait des choses, je me suis occupé. Le matin, je me suis levé très tôt, pensant qu’elle passerait peut-être à l’improviste, avant de commencer à descendre les cartons. Je m’étais préparé un bon petit-déjeuner, 15% lipides, 40% glucides et 7 vitamines, avec fruits divers et différents petits pains chauds. Le camion de déménagement est arrivé, et elle, elle n’est pas venue. J’ai fait un peu de rangement, puis j’ai attendu en regardant le journal de 13h, sur la deuxième chaîne, comme 29% des gens. J’ai mangé devant la télé les restes des petits pains qui n’étaient plus chauds du tout. Puis je me suis brossé les dents, comme seulement 15% des gens après le repas de midi. Mais, je dois avouer que je ne le fais pas tous les jours, je triche, je ne fais pas partie de ces 15%. Mais ce midi, je me suis brossé les dents après le repas car c’était un jour exceptionnel. Puis, pendant une heure, je me suis retenu d’aller à la fenêtre, et j’ai remâché mes souvenirs, tout ce que j’avais fait pour elle, tout ce temps passé ensemble, et elle ne venait même pas me dire au revoir. Après 67 minutes, je n’ai pu me retenir, j’ai couru à la fenêtre, celle qui donne à la fois sur la rue et sur son salon. Il y avait 11 personnes devant chez elle, 4 femmes et 7 hommes, elle comprise. Une proportion courante pour un déménagement. Ils chargeaient le camion de cartons et de meubles. La table basse en verre poli m’a fait un dernier clin d’œil avant de monter, mais elle, pas même un regard. J’ai dû encore supporter sans pleurer les adieux déchirants du petit fauteuil en cuir foncé et des cartons de vêtements contenant sans doute, à en juger par la facilité avec laquelle elle le soulevait, ses 9 jupes d’été si légères, que pendant des mois, en silence, j’ai tenté de lui faire sortir de sa penderie, par la seule force de ma pensée.

Puis, un grand barbu très maigre a fait irruption sur le trottoir avec 3 énormes cartons. C’en était trop. J’ai dû me détourner. Trois énormes cartons de jouets pour enfants, voitures rouge-impossible, puzzles incomplets (je le sais, j’ai compté, il manque 15 pièces au paysage de montagne enneigée), peluches de tout poil, matériaux de construction de Babel, lego, meccano, jeux de bois, jeux d’adresse et jeux bêtes, jeux éducatifs et jeux d’éveil, jeux pour s’amuser, et jeux pour faire comme les adultes. Trois énormes cartons de jeux d’enfants, bien plus nombreux, dans son appartement, que les jeux pour adultes. Télé, ordinateur, appareils à musique et appareils à image avaient pourtant proliféré ces derniers mois, jusqu’à faire entrer, en décembre si je me souviens bien, ma voisine Catherine dans la tranche des 20% des ménages les plus « équipés ». Mais jamais l’équipement en jouets pour adultes n’avait détrôné l’entassement anarchique et coloré des jouets pour enfants. Et, moi, en voyant passer tout cela, incontrôlable, incalculable, je n’ai pu m’empêcher de verser une larme. Une bien belle histoire d’amour qui s’enfuit, sans même faire l’effort de monter jusqu’à chez moi, me dire au revoir.

[…]

Chapitre 4 - Approfondissements : plus la blessure devient profonde, plus la plaie est longue à cicatriser

« Bonne chance pour la semaine prochaine ! ». Pourquoi pouvait-elle avoir besoin de chance ? Pourquoi un individu aurait-il besoin de chance dans la vie ? Selon les êtres humains : pour gagner à la loterie, pour décrocher un « bon poste » (c’est-à-dire qui rapporte beaucoup - 79% - et qui soit intéressant à faire - 49%), pour rencontrer les « bonnes personnes » (c’est-à-dire, en vrac, une femme, un homme avec qui « ça marche », de vrais amis, des professionnels intéressés par ce qu’on fait, ou tout simplement des gens qui rendent heureux - 5% des réponses seulement). Selon les chiffres, un individu a besoin de chance pour ne pas se trouver sous les roues du camion qui dérape, dans l’avion qui explose, à l’épicentre d’un tremblement de terre, au point précis du trottoir où un objet volumineux va venir s’écraser à angle droit, sous le regard du violeur, à portée de main du tueur… mais aussi de la chance et beaucoup de chance pour naître à tel endroit, et recevoir tant de mètres carrés de toit avec tant d’amour, une espérance de vie dépassant les 80 ans avec son premier hochet, une estimation de pouvoir d’achat dans le bon tiers des humains avec ses premiers pas, la promesse d’une éducation, d’un travail et peut-être même d’une carrière, avec ses premiers mots prononcés distinctement. De la chance aussi et surtout dans la jonction de deux chromosomes qui, après de longs efforts, ont fini par créer un corps entier (98%), la plupart du temps en état de fonctionner (96%), souvent en bonne santé (86%, 75% ou 81% selon les critères). Le corps de Catherine avait déjà reçu toutes ces chances : de quoi avait-elle encore besoin ? Et pourquoi spécialement la semaine prochaine ? Peut-être avait-elle un entretien d’embauche ou un rendez-vous galant, un de ces courts moments où, pour « mettre toutes les chances de son côté », il vaut mieux éviter les grosses erreurs constituées de fautes sur le prénom du rendez-vous ou sur le nom de l’entreprise (19% des erreurs), de bévues physiques inévitables (16% : mauvaise haleine, bégaiement, transpiration abondante, rots etc.), de bévues physiques évitables (15% : souffrances infligées involontairement : orteil écrasé, cheveux brûlés, café renversé etc.), ou encore développement d’un discours allant à l’encontre de l’objectif (13%), c’est-à-dire anarchiste ou marxiste à l’entretien d’embauche ou misogyne au rendez-vous galant. Oui, c’était sûrement ce type d’épreuve que ma chère et tendre Catherine allait devoir affronter la semaine suivante. Tout s’éclaircissait : je comprenais maintenant pourquoi Catherine ne mangeait que de la soupe depuis son arrivée : par la préparation qu’elle demande, la soupe favorise la minutie et la concentration. L’esprit, entièrement absorbé dans la chaîne des éléments à ajouter à temps donné et en quantités précises ne peut vagabonder et s’entraîne ainsi à ne pas sortir une énormité en face du DRH. De plus, la soupe présente l’avantage évident pour le corps d’acquérir des réflexes réduisant les risques de renverser du café bouillant sur son prochain amant ou son prochain employeur. Que pouvais-je bien faire pour l’aider à se préparer à cette épreuve ?

J’en étais arrivé, à la fin de cette première semaine d’idylle avec Catherine à un tel état d’abnégation, que je me sentais prêt à faire tout ce qui était en mon pouvoir pour que son rendez-vous galant, si c’en était un, se déroule dans de bonnes conditions, et que, sans qu’elle ne s’en rende compte, un simple flirt devienne une relation sérieuse. Je n’étais pas inquiet, je savais que cette relation, toute sérieuse qu’elle soit, n’arriverait jamais à éteindre le sentiment de complicité, de proximité et presque de fusion qui s’était établi entre nous. Pour être honnête, ce soir-là, en prenant ma douche, je me suis imaginé invité au mariage de Catherine avec ce flirt mystérieux de « la semaine prochaine », dans la rangée droite de l’église, et plus précisément caché derrière un poteau, mais quand même stratégiquement situé sous le rai de lumière le plus significatif, celui déversé par le vitrail central, d’un bleu glacé presque irréel. Et, moi, dans cette église, à ce mariage, je ne perdais pas espoir, et je faisais défiler dans ma tête les images d’un divorce imaginaire, qui, je n’en doutais pas une seconde, viendrait conclure ce mariage tout aussi imaginaire. Comme on a pu le deviner, je suis plutôt du genre à répondre « la ténacité », « la volonté », et peut-être même « l’acharnement » à la fameuse question de tous les sondages psychologiques, professionnels et sentimentaux que j’ai eu l’occasion de croiser sur mon chemin, à savoir « quelle est votre principale qualité ? » Je vous ferai grâce de l’énumération des réponses de mes contemporains à cette question, ainsi qu’à celle, inverse, portant sur les défauts. Les réponses sont si semblables, si prévisibles… Je vous le dis comme un secret : c’est dans l’entre-deux que l’humain s’avère intéressant.

[…]

Chapitre 7 - Profil de consommateur

Qui était-elle ? D’où venait-elle ? Que pensait-elle ? Que voulait-elle ? Qu’aimait-elle ? Comment gagnait-elle sa vie ? Où avait-elle grandi ? Qu’avait-elle appris ? Qu’achetait-elle ? De quoi rêvait-elle ? Que détestait-elle ? Quel tissu préférait-elle pour ses vêtements ? Que regardait-elle à la télé ? Qu’était-elle prête à faire ? Que disait son message d’absence sur le répondeur ? Quels livres y avait-il sur sa table de nuit ? Aimait-elle les chaussures et les chapeaux ? Était-elle titulaire d’un diplôme ? Buvait-elle du café ? Jouait-elle au loto ? Lisait-elle les pages « évasion » des journaux ? Quelles langues parlait-elle ? Avait-elle un compte épargne pour le futur ? Aimait-elle aller nourrir les canards au square ? Touchait-elle des allocations de l’État ? Écrivait-elle souvent à ses amis ? Soutenait-elle une association humanitaire ? Les musées la faisaient-elle dormir ? Était-elle membre d’un parti politique ? Avait-elle des collègues ? Allait-elle toujours chez le même coiffeur ? Avait-elle une maladie grave ? Que faisait-elle pour occuper ses mains ? Jouait-elle souvent à des jeux bêtes ? Allait-elle dans un lieu de culte ? Faisait-elle du sport ? À quelle heure réglait-elle son réveil le matin ? Se colorait-elle les cheveux ? Où partait-elle en vacances ? Se réjouissait-elle du bonheur des autres ? Pour quelle couleur avait-elle une aversion particulière ? Que cachait-elle ? Allait-elle chez l’esthéticienne ? Était-elle victime de migraines, d’insomnies, de crises d’angoisse ? Qu’est-ce qui la faisait particulièrement rire ? Aimait-elle le ski ? Allait-elle souvent boire des bières dans les bars ? Était-elle fière des yeux verts de son fils ? Lui arrivait-il de chanter quand elle était seule ? A quel âge avait-elle quitté ses parents ? Que pensait-elle de la ville ? Du quartier ? De la rue ? Du fait de m’avoir comme voisin ?

Pour l’aimer pleinement, il fallait que je la connaisse pleinement. Je savais déjà une poignée de choses : l’enfant, la voiture, la soupe, les jupes, le sac à main, le regard à la fenêtre, les jouets, son supermarché et sa tendance à l’idéal. C’était mince pour aller la demander en mariage, ou seulement lui proposer d’emménager avec moi, ou même construire une passerelle entre nos deux fenêtres. Quand j’essayais de mettre tous ces éléments à plat dans ma tête, j’avais l’impression de me trouver devant une espèce de puzzle auquel il manquait tellement de pièces qu’on ne voyait même pas qu’il s’agissait d’un puzzle. Je me mis à la fenêtre pour réfléchir. […] Catherine restait assise, immobile, devant son écran, sans ciller, se tenant bien droite, avec la concentration du spectateur dont ont rêvé les plus grands maîtres de la peinture de tous les temps. Et moi, derrière ma balustrade en fer forgé, je suis devenu aussi absorbé qu’elle par son regard, de telle sorte que, si l’écran m’avait regardé, nous aurions formé, la télévision, Catherine et moi, un beau triangle amoureux.

[…]

Chapitre 8 - Absence de l’être aimée : décembre vide

[…] L’attente fut longue, l’attente fut dure : l’attente fut donc l’attente. En effet, si l’on demande à quelqu’un de définir l’attente en un seul mot, il mentionnera dans 68 % des cas la longueur, dans 30%, la difficulté, et, bizarrement, 0.8% parleront spontanément de la tragédie grecque ou de Beckett, ce 0.8 % se matérialisant probablement en une seule et même personne qui, n’ayant pas compris la question ou ne pouvant se contenter d’un seul mot, a choisi d’évoquer ses émotions littéraires, et n’a pas été éliminé de l’étude pour cause de panel insuffisant, mais je n’ai pas eu l’occasion de vérifier cette hypothèse.

Je fus donc confronté à un beau spécimen d’attente. L’attente se différencie de la fin jusqu’à en être son contraire : quand quelqu’un part pour de vrai, on le sait et c’est la fin, avec tout ce que la fin implique : le commencement d’autre chose ou la mort. Ici, je savais que Catherine allait revenir, elle n’avait pas emballé ses livres, ni démonté son canapé, ni secoué son paillasson. Le principal problème avec l’attente, après expérience, c’est que l’on ne sait pas du tout ce que l’on attend. Je m’explique, à moins de faire la queue devant un magasin russe de la période communiste et d’attendre sans voir le magasin devant lequel on attend parce qu’il est trop loin, ou bien d’attendre que quelque chose arrive quand on ne sait pas quoi faire de sa vie et que l’on s’ennuie (je veux dire « l’ennui » à un stade avancé, pas seulement l’ennui du dimanche, que déclarent éprouver 56% des gens), on sait bien à peu près ce qu’on attend, mais ce qu’on ne sait jamais, c’est si ça valait le coup d’attendre. Dans mon cas, je me levais un matin sur deux le cœur plein d’allégresse, en m’attendant à revoir Catherine dans la journée, à ce qu’elle m’adresse un sourire qui voudrait dire « tu m’as manqué : je reviens ». Mais le jour suivant, je me réveillais le cœur plein d’angoisse en m’attendant à ce que Catherine revienne avec un nouvel amant, peut-être un nouvel amour, à ce qu’elle revienne pour me quitter. Et moi, je ne savais quelle probabilité donner à chaque possibilité : les chiffres n’atteignent pas l’avenir : ils ne regardent qu’en arrière. Mais mon corps, lui, connaissait la proportion car l’alternance était d’une régularité tenace : 50%, 1 jour sur deux, un réveil sur deux : l’égalité parfaite.

Je fus donc victime, pendant 6 longues semaines - d’emblée je donne le chiffre pour vous épargner mes propres attentes et incertitudes - d’un sentiment de manque de niveau 4 sur une échelle de 10. Les symptômes décrits par les médecins du monde entier et tous ressentis sans exception par moi étaient : forte sudation, crises d’angoisse, augmentation de la tension artérielle, crises de larmes, tremblements, tout cela se regroupant bien sûr sous la belle dénomination « d’agitation anxieuse ». La deuxième semaine apparurent les hallucinations et rêves éveillés : je voyais la fenêtre de Catherine s’allumer, puis devenir rouge, rouge inquiétant, je descendais les escaliers en courant, croyant qu’un incendie s’était déclaré dans son salon. Et quand j’arrivais dans la rue, je levais la tête et apercevais la fenêtre sans vie du 2e étage et remontais me coucher, plein d’attente. Ou encore, je voyais son fils frapper à la porte par l’œil de bœuf, et quand enfin je me décidais à ouvrir, il me demandait gentiment si je n’avais pas un peu de sucre pour dépanner sa maman qui était en train de faire un gâteau. Le temps de me rendre dans la cuisine avec une certaine précipitation compensant maladroitement la lenteur angoissée avec laquelle j’avais ouvert la porte, et de revenir, l’enfant avait disparu, sans aucun bruit, sans aucun mouvement. J’allais alors me coucher en me disant qu’objectivement, il n’y avait aucune raison pour que Catherine se soit lancé dans la réalisation d’un gâteau à 2h 22 du matin, ni pour qu’elle envoie son fils demander du sucre dans un autre immeuble que le sien, à moins qu’une épidémie de peste ait déjà décimé son pâté de maison, auquel cas la probabilité de faire un gâteau sucré en pleine nuit s’amenuisait encore.

[…]

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