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Que se passe-t-il lorsqu’une artiste crée sa propre résidence d’artiste ? Extraits
 

Extrait 1

Je me lève à 5h tous les matins, sauf le dimanche où je me lève à 7h. Au saut du lit, je bois un grand verre d’eau et sort faire une heure de course à pied ou de marche. Au retour, je m’assois par terre, au milieu de mon salon et je réfléchis pendant une heure. Sans prendre de notes. Puis je mange, un petit-déjeuner conséquent. C’est ma phase « réveil ».

Ensuite, je me mets à ma table de travail et je griffonne, je fais des listes, des schémas, j’écris des bouts de phrases, je renverse des citations, j’imagine des séries, j’appose des couleurs, je fais des plans de montage, des sommaires et même des notes en bas de page. C’est ce que j’appelle ma phase « brouillon ». Elle peut durer plusieurs heures. Il n’en ressort souvent rien de bon, rien de directement utilisable. Mais elle est, paraît-il, absolument indispensable aux autres phases de ma création.

Pendant cette phase « brouillon », je n’ai pas le droit de regarder l’heure. Mon téléphone doit être éteint et ma connexion Internet désactivée. Je m’arrête de moi-même, soit parce que je n’arrive pas à relire ce que j’ai écrit en début de matinée, soit parce que ma table est trop encombrée pour continuer, soit parce que j’ai trop faim. Il peut être 11h, 12h, 13h, 13h30 au plus tard. Mon corps s’arrête de lui-même.

Ensuite, je n’ai pas le droit de manger seule. La phase « déjeuner » doit être prévue à l’avance : en tête à tête avec quelqu’un que j’ai envie de voir. Ce peut être un vieil ami, une personne que je viens de rencontrer et qui m’a immédiatement donné envie de la revoir, un amant ou un admirateur. Bref, quelqu’un de beau, autant que possible. Le déjeuner est en général agréable. Il doit l’être.

Après le déjeuner vient la phase « expériences » qui doit être la plus éloignée possible de mon travail créatif actuel. Il peut s’agir d’aller visiter une exposition de peinture du XVIe siècle, de faire l’amour avec un nouvel amant, d’aller au cinéma, d’aller faire une promenade en barque, d’aider quelqu’un à faire ses cartons pour déménager. Ce peut être un rendez-vous chez le coiffeur, chez le médecin, à la banque. Peu importe. Mais ce ne doit rien avoir à faire avec ma « vie d’artiste ». Ces quelques heures du début de l’après-midi doivent servir à « déconnecter » de ma vie artistique quotidienne et « me nourrir » des expériences des autres.

A 17h, impérativement, je dois être de retour chez moi pour le début de la phase « travail ». Je reprends les projets de la veille ou j’en commence de nouveaux, mais c’est très rare. Un tableau Weleda sur le mur m’informe de l’avancement de mes projets. Je n’ai pas le droit d’avoir plus de trois choses sur le feu. Si une idée de génie me vient pendant cette phase, j’ai le droit de l’inscrire sur le tableau, de créer une nouvelle ligne, à titre d’aide-mémoire, mais je suis obligée de terminer l’un des trois projets en cours pour pouvoir m’y atteler.

Je ne dois pas m’arrêter pour manger. Je mange en travaillant, sans y faire attention, n’importe quoi, ce qu’il me reste de la veille ou ce que le livreur appelé au hasard m’apporte. Je n’ai le droit de quitter ma pièce de travail que pour aller aux toilettes et à la cuisine. Selon les jours et les saisons, pendant ces heures de « travail », je filme, je sculpte, j’imprime, je découpe, j’écris, je sérigraphie, je recadre, je peins, je gratte la peinture, j’assemble des matériaux, je teste des réactions chimiques sur la toile, j’invente des éclairages, je dessine des flèches, je modèle, je brouillonne, je gomme des esquisses, je mixe de la musique, j’équilibre la balance des couleurs, je fais le point, je superpose, je recopie, je déchire, je brûle, je détruis et je recommence.

Lorsque je suis très fatiguée, c’est-à-dire lorsque des tremblements nerveux me prennent la nuque, que je me mets à avoir des hallucinations visuelles ou auditives, que je trouve que je commence à sentir mauvais, je dis stop, je sors de la pièce, la ferme à clé et cours sous la douche. Après cette phase de « lavage », j’ai le choix : je peux sortir rejoindre des amis, rendre visite à ma famille, je peux allumer mon téléphone, appeler les gens, leur envoyer des messages, je peux ouvrir mon courrier, je peux faire le ménage, je peux aller danser, écouter des gens faire de la musique, je peux sortir me promener. C’est ma phase « liberté ». Pendant cette phase, j’ai le droit de prendre des notes, des photographies, de filmer. J’ai le droit de penser à mon travail, d’en parler et de le décrire dans des lettres, des emails, ou par téléphone. En cela, la phase « liberté » n’a rien à voir avec la phase « expériences » qui doit être l’opposé de la phase « travail ». C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour rendre la phase « travail » efficace.

Que je rentre chez moi ou non pour dormir, je n’ai pas le droit de regarder l’heure. Je sais que je serai debout à 5h, prête à sortir courir sous la pluie, sous la neige, dans le froid, heureuse par-dessus le marché.

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Extrait 2

Je me suis construit moi-même l’emploi du temps d’une carmélite. Je suis au collège des Bernardins, sauf que je ne croise personne au réfectoire. J’ai le droit de parler. Mais je n’en éprouve pas le besoin.

Je suis une artiste. Plasticienne. Contemporaine. Vidéaste à mes heures. Plurimédiatique, polyvalente, hétéroclite, intermédiale. J’ai mon numéro à la Maison des artistes depuis 7 ans. J’ai en moyenne 8,3 expositions par an, mais seulement 1,2 exposition personnelle. Ma cote sur le marché de l’art est correcte, mais n’a pas répondu aux espérances des premières années. La courbe censée être exponentielle s’est avérée un bon exemple de croissance molle. J’ai des collectionneurs acheteurs réguliers et j’ai déjà eu 4 commandes publiques de bonne importance. Je me suis insérée dans le tissu local. C’est la deuxième année que je propose des ateliers d’initiation vidéo dans le Nord de Paris. Mon contrat a été renouvelé par la mairie de Saint-Ouen. La Frac Ile-de-France m’a acheté deux œuvres pas encore trop chères. Ils ont parlé de moi, paraît-il à la Frac Loire-Atlantique pour une installation en milieu urbain pour le prochain été. Voilà qui tombe bien : j’aimerais voir la mer.

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Extrait 3

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Je me sens un peu coupable mais redoutablement gaie quand je sors de chez moi pour aller déjeuner avec Jean-François, un jeune galeriste que j’ai rencontré la semaine dernière et qui a beaucoup insisté pour me rencontrer tant il avait de curiosité, « une curiosité frontale », pour mon travail. Jean-François est bien plus petit que moi, plus menu, habillé avec des vêtements plus serrés que la pire de ma tenue de boums adolescentes. Il est explicitement riche : le plus petit de ses objets sort d’une boutique de design s’il n’avait pas été fait sur mesure. Le cuir de ses chaussures comme de son agenda sent bon et semble doux. Il possède une galerie à Paris, une petite à New York et une grande à Milan. Il allait bientôt en ouvrir une à Berlin. Il me plaisait beaucoup, je le trouvais très drôle.

Il est déjà 14h quand nous nous retrouvons dans une brasserie moderne dans une petite rue plein de magasins vendant des objets dont les noms ne me disent rien. Le restaurant est presque vide, il m’accueille avec un grand sourire. Au moins, nous serons tranquilles pour discuter. Je souris en retour. J’ai à peine enlevé mon manteau qu’il attaque ce qu’il avait prévu comme le point central de notre conversation, la sélection d’artistes pour l’ouverture de sa galerie berlinoise. C’était difficile car il fallait garder un équilibre entre le côté alternatif de Berlin – il allait pouvoir se permettre un peu plus de liberté, ça le ravissait – et le côté institutionnel, parce qu’il avait acheté des locaux au début d’Oranienburger Straße, si je voyais ce qu’il voulait dire… c’était quand même LE quartier des galeries, il ne pouvait pas se permettre n’importe quoi. Il avait l’air sincèrement embêté. Très sincèrement à mon tour, je lui explique qu’il va forcément faire le bon choix, que jusque-là, il s’est rarement trompé. Je n’en savais rien, mais je supputais : il venait de commander une andouillette avec beaucoup d’assurance. Je l’avais pris comme un signe. Je viens à peine de me décider entre la sauce poivre et la sauce échalote lorsqu’il commence à parler de mon travail. J’écoute avec de grands yeux : ça a l’air très impressionnant vu comme ça. J’ai une démarche très intuitive, limite infantile, mais j’interroge, je mine, je déconstruis tout très violemment, de l’intérieur… J’acquiesce. J’appartiens à une génération qui fait de l’art conceptuel sans se prendre la tête, sans théorie. Une chose qui plaît, le fait de ne pas se prendre au sérieux. Mais le revers de la médaille : parce que je ne me prends pas au sérieux, parce que mes œuvres ne sont pas à manipuler avec des gants, parce qu’elles ne sont pas sous verre, parce que ce que je crée, c’est une démarche, et non des objets finis, les gens ne m’achètent pas. J’intéresse, mais je ne vends pas. Je sauce mon assiette au moment où il m’égrène mes chiffres de vente de l’année écoulée. Soudain j’ai honte : il a préparé ce rendez-vous bien plus que je n’ai jamais rien préparé de ma vie. Il connaît mon travail, ma trajectoire, mes amis, mon réseau, mes potentialités d’exportation. J’attaque ma tarte à la rhubarbe lorsque je comprends qu’il attend que je m’exprime sur ce projet berlinois, que je lui propose des œuvres, que je me défende, que je construise une cohérence avec d’autres artistes, que je rebondisse, que je lui propose des formules chocs. Je prépare tout cela mentalement pour le moment du café. Mais, dans les dernières cuillères de son fromage blanc nature, lorsqu’il me demande si j’ai bien rempli ma demande d’affiliation à la maison des artistes – je lève les sourcils, il précise « Formulaire S 1219 », -, je suis soudain prise d’une grande flemme. Je n’ai plus envie de me battre pour figurer parmi les élus, d’ailleurs, je ne sais même pas où se situe la rue Oranienburger, ça me fait penser au Mac-Do : ça me dégoûte. Je reste polie car j’ai un peu d’éducation malgré tout. Je lui assure que j’aimerais beaucoup figurer dans sa nouvelle galerie, je le remercie de l’intérêt qu’il porte à mon travail : il est toujours très précieux d’avoir des retours de « professionnels » sur ce qu’on fait, et je lui tends la carte d’une amie à moi qui s’était un peu occupée de mon site Internet et de mes textes de présentation il y a quelque temps. Je dis, sans rire, « mon agent, quand vous aurez réfléchi ».

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