• C’est la première fois que je viens chez lui. C’est sans doute la 3e ou 4e fois que nous faisons l’amour. Il prend une douche. Je suis pieds au mur, en train de téléphoner, nue. Lorsqu’il sort de la salle de bains, il pousse un cri d’effroi. Il vient de réaliser que je chausse du 42…
• Pendant des années, l’exercice de la version latine a eu le merveilleux pouvoir de stimuler excessivement ma digestion. Je n’avais jamais le temps d’aller jusqu’au bout de la lecture du texte qu’il fallait absolument que j’aille aux toilettes. J’ai longtemps cru qu’il s’agissait d’une réaction chimique à la poussière de mon Gaffiot acheté aux Puces, qui était dans un piteux état. Je sais maintenant que c’était une réaction purement psychologique à la torture mentale que représente pour moi la version latine, réaction bien pénible lorsque pendant les examens et les concours, on ne peut sortir de la salle de préparation avant la fin de la première heure.
• A une époque où je cherchais du travail, j’avais envoyé le même jour une cinquantaine de CV et de lettres de motivation, des candidatures spontanées en général. J’étais bien fière de prendre mon avenir en main. Le lendemain, en jetant les impressions ratées de mon CV, je me suis rendu compte que j’avais fait une erreur dans mon numéro de téléphone. C’était avant les emails…
• Au début de l’été, je suis à Berne, à la terrasse d’un restaurant. A côté de moi, il y a une espagnole et une française. Je finis par comprendre qu’elles parlent anglais, malgré quelques mots prononcés chacune dans leur langue. C’est toujours émouvant de voir des gens faire des efforts pour se comprendre. Je souris et écoute discrètement leur conversation. Elles parlent d’amour.
• Un soir, tard, dans le « Path », le train reliant Hoboken , proche banlieue de New York située dans le New Jersey à ce qu’il restait du World Trade Center, un homme était assis en face de moi. Il lisait Hegel, dans une traduction française. C’était un livre de poche très abîmé. Il était absorbé dans sa lecture et nous n’étions que 3 ou 4 dans le wagon. Je l’ai fixé tout le trajet espérant qu’on échangerait quelques mots. Il n’a pas levé les yeux.
• Un matin, dans les beaux quartiers centraux de Paris, des policiers sont montés à moto sur le trottoir, sans ralentir, bousculant quelques personnes, avant de redescendre sur la chaussée et de prendre un sens interdit à 80 km/h. Un vieux bourgeois, très élégant, avec une canne sculptée et un chapeau à carreaux anglais, s’est arrêté et a prononcé très distinctement « Quelle bande de connards ! »
• Un jour que j’étais dans un musée d’art contemporain, deux jeunes filles discutaient à voix haute et tenaient le discours habituel du « c’est trop facile », « ça ne demande pas de talent particulier »… qui se termine toujours par « on pourrait le faire soi-même ». Mais ce jour-là, à côté se trouvait un homme d’âge mûr qui osa leur répondre : « mais allez-y, faites-le, je vous en prie ». Un peu interloquées, les deux jeunes filles ont pourtant relevé le défi : une semaine plus tard, elle devait revenir au musée en ayant « fait pareil ». L’homme avait promis qu’il serait là pour en juger. Je n’ai pu revenir la semaine suivante…
• Il y a quelques années, j’ai gagné de l’argent, pas mal d’argent même, en jouant aux Playmobils. Il s’agissait en fait de jouer en français avec un petit garçon bilingue qui refusait de parler français avec son père. C’était un travail plutôt difficile car il me fallait prendre sur moi pour le laisser jouer lui aussi tellement j’adore les Playmobils.
• Un jour, vers midi, mon téléphone sonne. A cette heure de la journée, je m’attends à du démarchage par répondeur automatique, mais c’est une vraie voix de femme qui me souhaite le bonjour et me propose de m’envoyer 12 livres gratuitement. Il s’agit m’explique-t-elle, de fictions françaises ou étrangères, d’ouvrages sur le point de paraître. On aimerait avoir mon avis, car je suis, me dit-elle sans une pointe d’ironie dans la voix, « un leader d’opinion ». Je ris. La seule condition est de lire rapidement les 12 livres et de retourner un petit questionnaire dans les 2 mois suivant l’envoi. J’accepte joyeusement. Le jour même de la réception du colis, je remplis le questionnaire en disant que tous les livres sont géniaux et je les range dans ma bibliothèque sans les lire.
• A une époque, la boutique Gibert jeunes, en bas du boulevard Saint-Michel, était une manne d’argent perpétuel. Bêtement, ils avaient installé leur centrale d’achat de livres d’occasion dans le même bâtiment que la librairie. Quand j’étais dans le quartier et que j’avais besoin d’un peu d’argent rapidement, je choisissais quelques livres dans les rayons, je décollais discrètement les étiquettes en montant les escaliers et, arrivée au dernier étage, je vendais les livres. Il suffisait de signer un papier assurant que les livres étaient bien à moi et je repartais avec de l’argent tout frais.
• Bac blanc de philo, classe de terminale. Sujet au choix : commentaire de texte de Marx (la critique de la démocratie) ou dissertation sur le pouvoir de l’argent. Mon voisin de derrière me tapote sur l’épaule. Je me retourne. « Dis, Marx, il est bien nazi ? »
• Aux Etats-Unis, une de mes étudiantes, environ 20 ans, vient me voir à la fin du cours. Elle fait partie du groupe qui doit aller passer 4 semaines à Paris pendant l’été. « Madame, je voulais vous demander… Je travaille comme serveuse depuis 2 mois pour m’acheter des vêtements. Mais je n’ai pas encore eu l’argent et je ne l’aurai pas avant l’été, alors je voulais savoir : est-ce que c’est vraiment grave si je vais à Paris en jeans et en baskets ? »
• Dans une soirée, en France, j’ai rencontré une fille d’environ 25 ans dont la langue maternelle était l’espéranto.
• Il y a quelque temps, j’ai trouvé dans la boîte commune de mon immeuble, réservée aux colis volumineux, une lettre d’amour dans une enveloppe décachetée. Elle datait d’une dizaine d’années. Je l’ai lue rapidement dans la cage d’escalier. C’était une très belle lettre de 4 pages, qui témoignait de l’histoire compliquée et passionnelle d’un couple déjà âgé. J’ai peu à peu compris qu’il s’agissait de mes voisins et que cette lettre datait de l’époque où ils ne vivaient pas encore ensemble. J’étais très émue car la femme qui écrivait parlait à la fois des études de ses enfants, déjà grands, de son travail et de ses rêves érotiques. J’ai photocopié la lettre et j’ai remis l’original à sa place en espérant que mon voisin la retrouverait. Je la relis souvent pour le plaisir.
• Un soir, en rentrant, je m’aperçois qu’on a volé une roue à mon vélo garé sur le trottoir. Je me mets en colère toute seule et commence à me plaindre à voix haute. Un vieil américain habitant dans les parages s’arrête et tout naturellement me dit : « on vous a volé votre roue ? » J’acquiesce, presque désagréable… « J’en ai une chez moi qui ne sert à rien. Vous la voulez ? » Surprise, je ne réponds pas. Il insiste : « ça devrait aller, c’est la même taille. Venez, il y en a pour 5 minutes, je vous la monte si vous voulez ». Je le suis et il me monte une nouvelle roue sur mon vélo. Je lui propose de l’argent. Il refuse et il me quitte en me demandant de faire moi aussi un geste pour quelqu’un que je peux aider, un jour…
• Je suis à Los Angeles. A la fin d’une soirée un peu arrosée, je couche avec un type que je ne connais pas. Problème de préservatif etc… Le lendemain, je rentre dans la première pharmacie demander la pilule du lendemain. On m’explique que ça n’existe pas. Bon. Je fais 3 ou 4 pharmacies, en vain. Je finis par aller à l’hôpital : je vois un médecin, j’explique mon cas. Il me dit qu’on va m’appeler très vite. Je sors, un peu surprise. Le lendemain, je finis par me procurer la fameuse pilule au dispensaire de l’Université où j’apprends que rares sont les pharmacies qui acceptent de vendre cette pilule. Scandalisée, mais rassurée, je rentre chez moi. Le soir, je reçois un coup de téléphone de l’hôpital qui m’annonce que mon rendez-vous pour l’avortement a bien été enregistré pour la semaine suivante. Je décline en riant…
• Un jour, à Paris, j’ai trouvé dans la rue un carnet d’adresses. Il y avait le prénom du propriétaire, une adresse et un numéro de téléphone sur la première page. Immédiatement, j’ai pensé à Sophie Calle et à son projet avorté pour Libération. Je cherche une autre idée que la sienne (qui était de contacter les gens dans le carnet pour découvrir progressivement qui était le propriétaire du carnet). Je choisis d’appeler directement le propriétaire et de me faire passer pour une artiste en quête d’inspiration. Je lui demande si par hasard il a un vieux carnet d’adresses qu’il pourrait me confier. Je lui parle de Sophie Calle : je voudrais faire « quelque chose dans son genre ». Il marmonne au téléphone, n’évoque même pas le carnet perdu. Me demande de nombreux détails sur mon identité et mon projet, sans jamais répondre aux questions que je lui pose. Il est désagréable : je n’ai pas envie de le connaître. Je renvoie le soir même le carnet à son propriétaire.
• Un mercredi après-midi, je suis avec un groupe d’étudiants sur l’esplanade de la BNF à Paris. Je fais une visite du quartier. Soudain, un type d’une quarantaine d’années se plante devant moi sans rien dire avec des gestes précipités. Un peu décontenancée, je continue mes explications, en faisant bien attention à ne pas trop dire de mal du bâtiment de Perrault dans l’hypothèse où le type qui m’écoute avec la plus grande attention soit un employé de la bibliothèque venu espionner mes visites. Au bout de quelques minutes, je lui demande ce qu’il fait là. Sans me regarder, il sort un truc de son blouson et chuchote « filature ». Les étudiants qui sont à côté de lui éclatent de rire. J’essaie de poursuivre ma visite dans le plus grand sérieux quand le type se met à courir, quitte le groupe et rejoint un autre type en civil en train de courir derrière un grand gars qui les sème tous les deux.
• Lorsque j’habitais en Italie, j’avais pour habitude de récupérer des trucs dans la rue pour meubler ma chambre. En débarquant en septembre, je n’avais qu’une petite valise et je m’étais confectionné, outre un bureau avec des planches, une étagère personnalisée avec des cagettes. Il y avait tout un système de cadres intégrés, de suspensions à sac et de ficelles pour retenir les livres. Quelques mois plus tard, j’avais trouvé un autre appartement et j’avais laissé cette étagère à mes colocataires. A la fin de l’année, à une semaine de mon départ, je me promenais dans le centre historique avec une amie qui était venue me rendre visite. Au coin d’une rue, on tombe sur mon étagère, au milieu d’un tas de poubelles puantes. Elle était à peine abîmée et il restait encore des bouts d’affiches et des images découpées dans les journaux. Je ne pouvais ni la ramener, ni la prendre en photo : je n’ai pu qu’observer comment ses propriétaires successifs avaient trouvé à améliorer les ingénieux systèmes que j’avais mis en place 8 mois plus tôt.
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