AVANTAGES
Outre le fait d’avoir 2 trous et non 1 (ou 3 et non 2 selon les calculs…), ce qui constitue un avantage certain, il y a de nombreux avantages féminins dont sont dépourvus les pauvres hommes. Par exemple, lorsque la femme lit en prenant des notes, elle peut caler le livre ouvert à la bonne page avec sa poitrine, tout en écrivant ou en tapant à l’ordinateur avec ses deux mains. La femme a le choix entre la jupe et le pantalon : c’est un gros avantage car elle peut varier infiniment plus qu’un homme la façon dont elle s’habille (collant + jupe + chaussures = 3 couleurs pour le bas, là où l’homme n’en a que 2). L’homme ne peut essayer d’être beau, de bien s’habiller, se coiffer, voire se maquiller sans passer pour un homosexuel pervers. Même par jeu ou par goût de l’expérience, jouer avec son corps est tout de suite suspect. De plus, l’homme perd ses cheveux bien plus et bien plus vite que la femme…
L’homme est maltraité au tribunal : le droit de garde paternel n’est prononcé que dans 9% des cas de divorces. On peut alléguer que ce n’est pas forcément un cadeau et que les hommes ne demandent pas la garde parentale. C’était vrai, mais c’est devenu faux (voir le nombre d’associations de défense des droits des pères qui existent actuellement). Quand, dans une dispute de couple, la violence physique prend le relais de la violence verbale, c’est toujours l’homme qui est puni – si sa compagne lui survit, bien sûr. N’est-ce pas injuste ?
L’homme qui voyage seul ne suscite l’admiration de personne. Il peut rentrer seul au milieu de la nuit à pied. Il ne sera pas un héros. Pour le covoiturage, être un homme seul est un handicap certain : il est plus difficile de trouver des compagnons de voyage, même en tant que conducteur. L’homme seul fait peur : qu’il demande son chemin, qu’il veuille simplement discuter en attendant le bus ou qu’il aide à porter une valise, plus il est jeune, plus il est suspecté de mauvaises intentions…
L’homme ne choisit pas vraiment de se reproduire, alors que la femme a maintenant le pouvoir magique de choisir le moment où elle fait des enfants. Devenir père sans l’avoir choisi : quel affreux cauchemar ! Et quelle difficulté pour l’homme d’aujourd’hui d’élever sa progéniture ! Ne pouvant, à juste titre, reproduire l’éducation qu’il a eue lui-même, il est obligé d’inventer un nouveau modèle d’éducation. Quelle fatigue au quotidien !
L’âge de sa maturité sexuelle est déjà passé quand l’homme commence à se rendre compte de tout l’intérêt du sexe. Rien à voir avec la lente et jouissive découverte féminine que ce peut être de mieux en mieux. Alors que la femme peut jouir sans honte de tout son corps et que cette souplesse dans le plaisir est de plus en plus perçue positivement, l’homme qui apprécie les caresses tendres, sur des zones non considérées comme érogènes ou qui prend du plaisir autrement qu’avec son sexe est tout de suite perçu comme un homosexuel refoulé ou comme un faux homme.
Aujourd’hui l’homme est condamné à être gentil avec la femme, respectueux, attentionné, voire admiratif. Toute critique de la gente féminine est immédiatement interprétée comme un horrible propos misogyne et rétrograde. Alors qu’une insulte contre les hommes proférée par une femme est – et restera pour un bout de temps encore, je le crains – l’expression d’une juste vengeance.
Combien de métiers interdits aux hommes ? Infirmière, sage-femme, puéricultrice, danseuse, mais aussi instituteur – toujours suspect de pédophilie – et autres jobs d’appoint bien utiles à l’adolescence : baby-sitter, hôtesse d’accueil, aide ménagère, etc. Rattrapé, voire dépassé, par la femme sur tous les fronts – école, entreprise, vie sexuelle et même consommation de drogue –, il ne reste plus à l’homme qu’une supériorité physique – toute relative d’ailleurs – qui, en dehors de la guerre et du sport, ne lui sert plus qu’à porter les courses.
BITE
Le soi-disant désir de pénis qui serait une des bases de l’identité féminine m’a toujours semblé être une énorme mystification. Il suffirait d’un petit sondage pour montrer ce que les femmes en pensent, mais pour plus de sérieux, on peut aussi lire la réfutation en règle de la théorie freudienne, assez violente mais finalement assez drôle, que fait Beauvoir au début du Deuxième sexe.
Je me souviens d’un jour où je prenais un bain avec une amie, à l’âge de 10 ans environ. Je me souviens surtout de sa mère, célibataire, battante et féministe et de l’insistance avec laquelle elle nous répétait que nous aussi nous avions un sexe, que les garçons n’étaient pas les seuls à avoir un sexe et que ce nous avions là entre les jambes, ça s’appelait aussi un sexe. La conviction qu’elle mettait dans ces propos m’avait surprise : j’avais beau être encore une enfant, mais cela m’avait paru tout à fait évident…
En réalité, cette histoire du manque de pénis qui traumatiserait les femmes m’a toujours semblé tout à fait risible : l’histoire de la petite fille frustrée qui veut une bite, qui devient femme et qui est tout aussi frustrée mais qui le montre moins, ravalant, si l’on peut dire, son désir de pénis, de façon sacrificielle (la petite fille reconnaît et accepte son infériorité) ou de façon castratrice (elle transforme son désir de pénis en désir de pouvoir). Je raconte mal : il doit sûrement y avoir une façon de dire qui fasse plus sérieux, en ajoutant des « sublimer », des « fétiches » et des « surmoi » un peu partout. Bref, cette histoire, moi, je ne l’ai pas vécue.
D’ailleurs, je ne vois pas pourquoi on érige cette envie de pénis – bien naturelle, c’est quand même très drôle une bite – en espèce de mythe fondateur de la différence des sexes. À vrai dire, il me semble que le désir masculin d’avoir des seins – et c’est aussi bien naturel, c’est rigolo des seins – pourrait tout aussi bien jouer ce rôle. Et même, j’ai l’impression aujourd’hui de voir plus d’hommes fantasmant leur féminité que de femmes fantasmant leur virilité. On n’a qu’à compter le nombre d’ados et de préados qui sautent sur la première occasion (Nouvel an, Mardi-gras, mais n’importe quelle soirée arrosée fait l’affaire) pour s’affubler de faux seins, se maquiller, mettre des jupes et des collants. Je pense en particulier au nombre de garçons qui font l’expérience de se coincer le sexe entre les cuisses et de croiser les jambes pour voir à quoi ils ressembleraient femmes. Je n’ai pas beaucoup de souvenirs équivalents chez les femmes, qui peut-être intériorisent davantage leur désir de pénis… Et si tout cela, finalement, c’était juste l’envie d’expérimenter la différence ? Je suis d’accord pour penser la sexualité en terme d’altérité : c’est la base de toute sexualité, comme de toute vie sociale, de toute « sortie de la solitude » – là aussi, il doit y avoir un mot philosophique pour ça, sortir du « solipcisme », peut-être ?
Cette histoire de manque se double d’une autre belle histoire : celle qui fait du vagin un vide à remplir absolument, qui aurait un rôle matriciel dans la sexualité féminine. Le désir de pénétration ne me paraît à dire vrai pas spécifiquement féminin. Interrogeons les hommes sur leur désir de pénétration : j’ai comme l’impression que c’est un peu là une des bases de la sexualité…
CHOIX
J’ai souvent, beaucoup et depuis longtemps envié les garçons, puis les hommes. J’étais fascinée, enfant, par ces romans japonais, dont j’ai oublié titres et auteurs, où des enfants, filles et garçons, changeaient de sexe et faisaient l’expérience, une journée, une semaine ou un mois, d’être dans la peau de l’autre.
Sans être jalouse, je me disais quand même que, si j’avais eu le choix, j’aurais préféré être un garçon. Les raisons étaient simples. Le sexe masculin me semblait jouir d’une plus grande liberté au sens large : on leur laissait faire des choses plus dangereuses, plus casse-cou (j’adorais grimper aux arbres, pour reprendre l’exemple de Beauvoir), on les laissait grandir un peu comme ils voulaient sans leur demander des comptes. Plus précisément, j’avais l’impression que les hommes étaient moins laborieux que les femmes, que le travail, la création, l’humour, et toutes les choses que j’admirais, s’exerçaient chez eux avec plus de naturel. Les opportunités leur étaient plus nombreuses, on leur pardonnait plus d’écarts par rapport à la norme, plus d’originalité. On était plus indulgents avec les garçons. Ils pouvaient vouloir être astronaute ou jouer des percussions, ça ne faisait sourire personne. Leurs rêves semblaient plus proches de la réalité que les miens. Enfant, en regardant autour de moi, il me semblait que les hommes avaient en général une vie plus intéressante que celle des femmes : ils étaient explorateurs, voyageurs, artistes… Ils m’apparaissaient que les hommes s’amusaient davantage dans la vie que les femmes, qu’ils étaient plus drôles, plus ouverts, plus disponibles. Sexuellement, être un homme a longtemps été synonyme pour moi de liberté sexuelle : cela me semblait une prérogative masculine de pouvoir coucher avec 5 filles différentes dans la même journée…
Puis, j’ai commencé à changer d’avis. Finalement, une femme aussi peut coucher avec 5 hommes différents dans la même journée. Les femmes aussi peuvent être ouvertes, drôles et créatives. Elles peuvent exercer des métiers intéressants et avoir une vie personnelle épanouissante, originale, et même hors norme… Mon expérience personnelle est pour beaucoup dans ce revirement, mais il ne faudrait pas oublier l’époque, qui voit quand même se développer, il faut bien le reconnaître, un woman power impressionnant, presque effrayant tant le monde semble s’être subitement peuplé de superwomen. Certes, nous vivons une époque un peu unique, où les femmes peuvent avoir le beurre et l’argent du beurre : la séduction, le mythe féminin, toutes les choses qu’on pardonne parce que c’est féminin, émouvant… et des prétentions publiques et privées en terme d’équilibre que ce soit dans la vaisselle ou dans la fiche de paie.
En fait, c’est un peu dur à dire, mais, aujourd’hui, les hommes me paraissent plus souvent tristes que les femmes, pas encore castrés, mais un peu écrasés sans doute, par la transformation de leur identité. Les nouveaux pères, les nouveaux hommes, tous ces modèles à inventer qui sont grossièrement peints dans les dernières pages des ouvrages d’Elisabeth Badinter (XY, ou L’amour en plus, par exemple) apparaissent, quelques années après, un peu perdus. Je me souviens d’une soirée particulièrement déprimante où nous avions débarqué, jeune couple sans enfant, au beau milieu de deux familles plutôt équilibrées avec enfants en bas âge. Le repas était à peine entamé quand on a commencé à parler de sortir. Les deux femmes, jeunes mères, ont tout de suite dit qu’elles resteraient à la maison, mais j’ai vu s’allumer dans les yeux des deux pères une étincelle de bonheur qui m’a fait peur. Aller simplement boire une bière le soir, en ville, devenait une sorte de Graal. Nous sommes donc sortis, presque entre hommes, puisque j’étais là. On sentait qu’ils respiraient, qu’ils lâchaient la bride. Il a fallu qu’on aille en boîte. On a traversé la ville à pied, il faisait très froid et la boîte atteignait un certain degré dans la glauquitude. Mais, ils avaient toujours un sourire extatique aux lèvres. Il a presque fallu qu’on les force à rentrer. Je crois que c’est au cours de cette soirée que je me suis dit que, vraiment, non, je n’aimerais pas être un homme aujourd’hui…
Aujourd’hui, si je pouvais choisir, je pense que je choisirais d’être femme, malgré tout.
DEFI
L’attitude idéale à avoir dans ce qu’il est convenu d’appeler « la guerre des sexes » me semble être celle de Marie Curie. Après la mort de son mari qui occupait la chaire de physique à la Sorbonne, la prestigieuse Université a tergiversé un moment pour désigner son successeur, alors que Marie Curie était naturellement la mieux placée pour continuer ses recherches et son enseignement. Elle a alors tout simplement menacé la Sorbonne de rentrer en Pologne pour poursuivre ses recherches. C’est selon moi la meilleure réponse à la bêtise, et à bien d’autres problèmes qui n’ont rien à voir avec le féminisme d’ailleurs : si vous ne voulez pas de moi, je pars, car d’autres voudront de moi (« mais si jamais tu m’ignores, j’irai secouer d’autres draps » chantent très franco les Bombes 2 bal).
Certes, il faut avoir les moyens de se faire désirer… C’est là un défi, sans doute le défi majeur, pour les femmes. Et ne me dites pas que c’est de l’esclavage moderne, on ne s’en sort pas sinon…
ESPOIR
Quelques bribes qui me donnent de l’espoir :
Iris, 8 ans, feuilletant une BD non destinée aux enfants, lance, un peu choquée : « Moi aussi, je mettrai des hommes à poil dans mes dessins ».
Actuellement, environ 20% des hommes disent souhaiter rester à la maison pendant que leur femme gagnerait de quoi faire tourner la baraque. Je trouve le chiffre important.
La campagne présidentielle de Ségolène Royal ne s’est pas focalisée, heureusement, sur le fait qu’elle était une femme.
Taux de satisfaction lors du dernier rapport sexuel : 76% des femmes sont arrivées à l’orgasme lors du dernier rapport sexuel avec leur « cohabitant » et 58% avec un nouveau partenaire.
FAUX
Louise Labé ne serait pas une femme, mais un personnage inventé par un groupe de poètes masculins. Zut ! Voilà que le féminisme perd une de ses icônes. Cette histoire me fait penser à celle des Lettres de la religieuse portugaise, autre mystification littéraire. N’est-ce pas finalement flatteur pour les femmes que des hommes écrivent sous une identité féminine ? Certes, il y a du voyeurisme et un peu d’usurpation derrière ces pratiques, mais n’est-ce pas là du jeu, avant tout ? J’ai envie d’interpréter ces pratiques dans le sens d’une indifférenciation du genre, une neutralisation, dans l’art.
J’ai rencontré le cas inverse à Vienne : une musicienne très douée, Gustav, lassée de s’entendre demander qui créait les arrangements électroniques de ses chansons, qui écrivait les paroles, bref qui était le véritable artiste derrière la jolie chanteuse – alors que c’est elle qui fait tout –, a fini par se choisir le pseudonyme le plus masculin possible, Gustav donc. Les gens sont un peu surpris en concert, mais on ne lui pose plus ce genre de questions à la sortie d’un disque. Qu’on se comprenne bien : ce n’est pas là une démarche militante, c’est un clin d’œil aussi malicieux qu’efficace aux préjugés.
Après tout, si le genre est une occasion de jeu, c’est déjà ça, non ?
GRANDS EXEMPLES
Quelques mots quand même sur les couples d’artistes, souvent donnés en exemple… Bien sûr, il y a des cas tragiques, des tripotées de femmes artistes qui deviennent folles (Camille Claudel, Unica Zürn, l’épouse d’Hans Bellmer…), celles qui sacrifient leur carrière à celle de leurs maris (la peintre Josephine Nivison pour Edward Hopper, Gabriele Münter pour Vassily Kandinsky…), ou simplement celles qui ont eu du mal à se hisser à la notoriété de leurs maris (Dorothea Tanning avec Max Ernst, Lee Krasner avec Jackson Pollock…). Les couples d’artistes reflètent la société dans laquelle ils évoluent, c’est évident : les problèmes matériels, la diffusion des œuvres, la reconnaissance de la part de chacun, etc.
Les choses évoluent pourtant et c’est souvent la société qui est plus conservatrice que les artistes : Jeanne-Claude et Christo racontent qu’au début de leur carrière artistique, ils ont fait le choix d’en mettre un des deux en avant, Christo, en l’occurrence. Ils ont attendu 1993 pour revenir sur leur décision et commencer à signer leurs œuvres de leurs deux noms… Aujourd’hui, c’est l’un des couples d’artistes les plus médiatisés : ils apparaissent toujours à deux, mettent en avant le duo qu’ils forment, y compris dans ses détails symboliques (leur date de naissance commune par exemple). D’autres n’ont pas voulu faire ce choix, comme Sophie Taueber et Jean Arp, qui avaient une relation très égalitaire en privé. En public, Jean Arp a toujours dit haut et fort l’importance artistique de Sophie Taueber, mais, elle, qui a exploré de multiples domaines (danse, textiles, marionnettes, et autres « arts appliqués »), s’est quelque part fermé les portes du « grand art » auquel on tient toujours beaucoup… Il faudra donc attendre les années 1970 pour qu’elle soit reconnue comme une figure clé du constructivisme.
Le couple Delaunay est révélateur aussi. Des deux, c’était Sonia, et non Robert, qui était considérée comme la plus forte à leurs débuts. Mais, des deux, c’est elle qui a travaillé pour la mode et la publicité : c’est elle qui a gagné de l’argent en somme. C’est donc Robert qui entre en premier dans le Panthéon du « grand art ».
Niki de Saint-Phalle et Jean Tinguely sont souvent cités en exemple d’un accord artistique parfait. L’ordre même dans lequel on les cite montre que le déséquilibre dans la reconnaissance, quasiment inévitable, est plus visible lorsque c’est la femme qui prend le dessus. Un peu comme, dans une scène érotique au cinéma, on fait davantage attention à la position lorsque la femme est sur l’homme que lorsqu’elle est dessous, le missionnaire étant considéré comme le degré zéro du sexe…
Ce déséquilibre n’est pourtant pas absolument inévitable, comme on le voit chez Annette Messager et Christian Boltanski, ou chez les Becher, deux genres de collaboration bien différents mais tout aussi réussis…
Note pour l’avenir : quelle belle façon de faire, miser sur sa femme pour faire carrière, pour devenir une artiste importante quand on sent qu’il vaut mieux parier sur elle que sur soi-même ! Mais, ici aussi, ce genre de décision demande du pouvoir, ou du moins, une latitude économique. En politique, on rit aujourd’hui d’entendre le mari d’Angela Merkel appelé parfois Monsieur Merkel (alors que c’est le nom du premier mari de la chancelière allemande…), mais vivement que dans la sphère artistique aussi, on entende des « Monsieur Sherman » des « Monsieur Jouve », « Monsieur Skoglund » ou des « Monsieur Ono », qu’ils soient fautifs ou véridiques…
IMPUISSANCE
Une des raisons majeures qui me ferait choisir d’être une femme si l’occasion se présentait mérite une catégorie à part. L’impuissance me paraît écraser de son poids tous les autres handicaps masculins… Il me semble qu’il n’y a vraiment rien de pire que d’avoir envie de faire l’amour et de ne pas pouvoir. Outre la frustration dans le couple, les inévitables « mais non ça fait rien, je suis pas vexée » qui, j’en suis sûre, blessent plus que tout, c’est l’impossibilité physique malgré le désir qui me paraît absolument monstrueuse.
Il y a quelques années, S., un garçon avec qui je vivais, s’était moqué de moi parce qu’il me voyait pester contre Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable de Romain Gary. J’avais toujours trouvé ce titre génialissime et je savais que c’était un livre sur l’impuissance, mais maintenant que je l’avais entre les mains, je n’arrivais pas à entrer dedans. Pas assez Gary ? Trop désespéré ? Trop vieux ? Ou plus simplement un mauvais Romain Gary, comme cela arrive (selon moi dans Clair de femme ou à la fin de Chien Blanc où l’on voit débarquer un Romain Gary gaulliste tout à fait inattendu…) ? On voit le rapport avec le Gary qu’on aime mais les ficelles sont devenues grosses, tout paraît alors artificiel, comme si subitement on était passé dans les coulisses. Bref, S. se moquait de moi parce qu’il était pour lui bien évident que ce livre ne m’était pas destiné, qu’il ne pouvait, biologiquement, pas me toucher. Je n’ai jamais été d’accord avec cette interprétation.
LECTURE
La théorie de l’identification en littérature m’a toujours semblé très suspecte pour la simple raison de mon identité féminine.
Je me souviens avoir beaucoup pleuré, jeune, sur le sort de Lucien de Rubempré en lisant Illusions perdues. Mais j’étais sans doute plus amoureuse de lui que je ne m’identifiais à lui. En revanche, Madame Bovary m’a toujours donné des frissons d’effroi : c’est là le seul cas réel d’identification littéraire qui me vienne en tête. Ne touche-t-il pas de la même façon les lecteurs masculins ? Certes, peut-être non… Peut-être que l’identification ressentie à cette lecture était due au fait que c’était le premier vrai personnage féminin de la littérature que je rencontrais alors. J’étais jeune… Aujourd’hui, la seule identification valable me semble être celle avec l’auteur. Qu’ai-je alors à faire que l’auteur soit un homme ou une femme ? Je ne parle pas sous l’angle économique, politique, social… Bien sûr que cela m’importe qu’il y ait de nombreux écrivains, peintres, cinéastes, photographes femmes, cela me réjouit même. Je ne parle que du point de vue du lecteur…
Je ne suis pas sûre que l’intérêt que l’on trouve à la lecture du début de la Chartreuse de Parme (c’est un exemple a fortiori car c’est le passage toujours cité en matière d’identification, à cause du point de vue subjectif de l’écriture – la focalisation diablement interne, si vous voulez…), n’a rien à voir avec le fait qu’on soit homme ou femme, comme il n’a rien à voir avec le fait que l’on ait fait ou non la guerre… Les poèmes d’Eluard me touchent par exemple beaucoup : je me projette dans son discours amoureux, de façon tout à fait indifférenciée, comme le font par ailleurs les homosexuels au cinéma. La transposition est devenue une habitude mentale pour maintenant plus de la moitié de la population (les femmes + les homos).
On me répondra que la neutralisation de la question du genre ne doit pas être une solution, que c’est se mettre des œillères. Pourtant, je reste intimement persuadée que la valeur d’une chose doit apparaître sans étiquette, qu’un livre, un poème, un film n’a de valeur que comme bouteille à la mer. Au contraire des adeptes des quotas, je suis pour l’anonymat, et pas seulement pour les problèmes de genre. Alors, évidemment, cela reste un idéal : la plupart des ouvrages que nous lisons ne sont pas anonymes. C’est là l’un des avantages à avoir un prénom neutre ou mixte : il faut alors avoir du temps à perdre (ou un article universitaire à écrire) pour aller sur le catalogue de la BNF pour vérifier le sexe de tel ou tel auteur. Gloire aux Dominique, Claude, Alix, Lee ou autres Camille…
Le problème est quand même délicat. La revendication féministe qui se plaint du peu de thèmes féminins dans le cinéma ou la littérature me paraît en partie légitime. Pourtant, est-ce que j’aurais aimé lire et voir plus d’œuvres qui parlent de la maternité, de l’accouchement, des menstruations, de la ménopause et du dépucelage ? Je ne crois pas… Mais, je ne me plains pas de ne pas avoir vu ou lu plus de choses sur l’éjaculation précoce, l’impuissance ou encore la chute de cheveux… Il y a en fait beaucoup de choses qui me paraissent importantes mais dont je ne vois pas de traces dans les livres et les films : certaines sont certes des choses plus ou moins spécifiquement féminines (le risque de dépossession dans le couple, le problème de la séduction, le choix de la maternité, ou même, oui d’accord, la sexualité féminine) d’autres pas du tout (au pif, la marginalité, la maladie, ou encore la force actuelle de l’idéal nomade).
On me dira que le thème du désir féminin est très présent dans la littérature féminine actuelle. J’ai envie de répondre que le thème du désir féminin est très présent dans la littérature tout court, surtout lorsque ce sont des hommes qui en parlent (j’ai déjà évoqué Louise Labé et les Lettres de la religieuse portugaise). Il y a sans doute de la littérature féminine que des hommes n’auraient pu écrire, je pense par exemple à la galerie de portraits de femmes dans Anne ou quand le spirituel prime, de Beauvoir, qui sont assez réussis malgré leur côté exercice scolaire. Et si la littérature féminine est différente de la littérature masculine, c’est tant mieux, comme tout ce qui rend la littérature plus riche…
Mais je refuse de lire un roman parce qu’il a été écrit par une femme, comme je refuse de lire un roman, qu’il soit écrit par une femme ou un homme, parce qu’il parlerait de choses qui sont censées m’intéresser en tant que femme… Qu’on arrête de vouloir vendre aux profs des histoires de profs, aux traders des histoires de finances, aux artistes des histoires d’artistes, aux noirs des histoires de noirs, aux enfants des histoires de cours de récréation, et aux femmes des histoires de femmes !
Si, je vous assure, Jules Verne peut encore plaire, même aux filles, et pourtant, on est déjà allé sur la Lune… Qu’est-ce que sont les thèmes spécifiquement féminins au regard de tout ce que la littérature peut dire du monde ? Une goutte d’eau… Une goutte d’eau au regard des milliers de bouteilles à la mer, donc.
MATERNITE
Tout cela est bien beau, mais il reste le problème de la maternité, énorme problème qui ne devrait pas être qualifié de problème. C’est un choix féminin absolument inévitable, qui est en fait récemment devenu un choix, ce qui accroît encore sa difficulté. Le choix de faire un enfant ou pas, que connaissent aussi les hommes, se pose pour les femmes en des termes radicalement différents.
Je ne sais pas pourquoi, ce ne sont pas mes affaires après tout, mais ça me rend à la fois triste et en colère quand, après avoir eu un ou plusieurs enfants, des femmes que j’estime beaucoup pour leur activité professionnelle n’ont plus envie de travailler, de se battre, ou simplement de continuer. Je comprendrais qu’elles ne le peuvent plus, que cela leur est difficile, mais je comprendrais d’autant mieux qu’elles ne le supportent pas, qu’elles se sentent coincées ou qu’elles attendent avec impatience de pouvoir s’y remettre. Mais parfois, il n’y a aucune impatience et leurs métiers, activités artistiques ou autres leur semblent appartenir à une autre vie. Certes, il y a, paraît-il, les joies de la maternité…
Ce n’est pas très agréable à formuler, mais il y a, je crois, derrière cela, une question de responsabilité (comme dirait Obama…). Ne devons-nous pas, en tant que femmes, être responsables ? Politiquement, il me semble indispensable de renvoyer l’ascenseur à la collectivité qui a payé notre éducation, aux grandes écoles, aux organismes, aux entreprises, qui ont, à un moment donné, parié sur nous. Est-ce qu’il n’y a pas là une part de gâchis ? Mais n’y a-t-il pas aussi quelque chose de staliniste à vouloir à tout prix détacher les femmes des joies du maternage pour les remettre en selle, voire les forcer à faire ce qu’elles ont obtenu le droit de faire ? N’est-ce pas là le même débat que celui sur le vote obligatoire ? Est-ce parce qu’une chose a été obtenue de haute lutte – droit de vote, éducation des femmes, droits sociaux – qu’il faudrait obliger les gens à en profiter, par respect des aînés qui se sont battus, et surtout par respect de l’histoire : pour montrer qu’on avance, que l’histoire ne tourne pas en rond ?
Le film récent de Léa Fazer, Notre univers impitoyable (2008), malgré tous ses clichés, son côté un peu mal fichu et sa tendance désagréable à rester à tout prix superficiel, pose une question que se posent quand même bien des femmes en couple :
« Que se passerait-il, là, dans notre vie, tout de suite maintenant, si on faisait un enfant ? ». Le film y répond en développant deux histoires potentielles, montées en parallèle, l’une avec, l’autre sans enfant, et se focalise – de façon très caricaturale, certes – sur les trajectoires professionnelles de l’homme et de la femme. Le bilan n’est pas très concluant…
Décider de faire un enfant, pour un couple d’aujourd’hui, doit bien sûr coïncider avec une réelle envie commune, sans mauvaise foi ou concession. Mais, cette décision, je le crois profondément, doit s’accompagner d’un contrat. Ce contrat, qu’on peut appeler contrat conjugal, est en fait un nouveau contrat social. Une façon de se protéger mutuellement, dans la durée, en exposant clairement les termes selon lesquels chacun des membres du couple conciliera sa vie de famille et sa vie professionnelle. Ce contrat implique que la femme, comme l’homme, exprime ses désirs d’engagement dans l’éducation et la « maintenance » de l’enfant à venir, ses desideratas en termes de carrière et de temps libre. A ce compte-là – bien sûr, on reste dans la théorie ! – la femme ne sera pas prisonnière d’une charge dont elle avait mal évalué le poids, ou qui réveille, une fois la « nécessité biologique » assouvie, d’autres désirs de vie. Quant à l’homme, il ne sera pas pris au dépourvu et saura à quoi s’attendre dès le début. On peut même envisager dans la durée (il y en a pour 20 ans…) des rééquilibrages ponctuels selon les opportunités de chacun ou l’évolution de leurs désirs… L’un permettant à l’autre de s’effacer pour un temps un peu de la maison, avant de lui rendre la pareille, comme dans le Contrat social, la sécurité, puis la prospérité de chacun, sont assurées par la collectivité. Le pouvoir de tous est l’affaire de chacun : l’équilibre d’un couple, n’est-ce pas son pouvoir ?
Certes, c’est un peu sec, et on est bien loin de Cupidon, mais, dans le cas d’un divorce, n’est-ce pas mille fois pire ? Puisque la femme n’est pas la seule à vouloir des enfants et que la paternité et la maternité résultent d’une volonté commune, n’hésitons pas à réécrire Rousseau !
Dans la préface d’une exposition sur les couples d’artistes (Des duos et des couples, Aix-en-Provence, 2003), Nancy Huston rappelle la difficulté d’être artiste quand on est femme car, explique-t-elle, cela demande de combattre sa nature, la procréation. Elle s’oppose vivement à l’idée qu’un artiste homme ou femme, « c’est pareil » et répond avec malice que ce ne sera pas pareil tant que les hommes ne tomberont pas enceints… Elle illustre son propos par l’absence d’enfants chez de nombreux couples d’artistes : les Delaunay, qui ont eu un enfant, font figure d’exception au milieu de couples comme Tanning /Ernst, Gontcharova/Larionov, Saint-Phalle/Tinguely, Sage /Tanguy, qui n’en ont pas eu.
Cette dimension relativement anecdotique de la sphère artistique me paraît centrale. Dolorès Marat, une des photographes actuelles les plus étonnantes, explique avoir commencé son activité photographique artistique (elle était auparavant technicienne et laborantine) une fois que ses enfants devenus grands. Elle s’est, explique-t-elle, sentie dégagée de la responsabilité économique et familiale et libre d’essayer ce qu’elle avait envie de faire. Plus précisément, il ne s’agit pas d’une envie longtemps refoulée que l’on peut enfin assouvir, mais c’est cette nouvelle liberté – la « disponibilité » dit Virginia Woolf dans Une chambre à soi - qui crée l’envie. Souvent, pour les femmes d’aujourd’hui, un enfant qui devient indépendant, c’est un plafond de verre qui tombe. Et, on remarque tous les jours à quel point la ménopause transforme certaines femmes, qui deviennent, disent les mauvaises langues, de véritables matrones… La ménopause, comme la grossesse, n’est pas simplement un phénomène biologique, mais une étape de la vie féminine dans la société : la parenthèse enfant est refermée et la femme a la possibilité – ce qui ne veut pas dire qu’elle en profite systématiquement – de passer à autre chose. Très ironiquement, à condition qu’elles n’attendent pas trop pour faire des enfants, l’allongement de la durée de vie moyenne devrait profiter aux femmes dans les prochaines années…
NECESSITE BIOLOGIQUE
Je crois profondément que les arguments de type biologique (la fameuse horloge biologique féminine ou la nécessité hormonale) constituent une mauvaise excuse. Car ils empêchent de penser la maternité en terme de contrat. Face à l’horloge biologique, l’homme s’exécute et accepte de faire un enfant pour sa compagne.
Pour être tout à fait sincère, ces hormones tout puissants, qui viendraient annoncer, tel le tocsin, le débarquement de l’enfant au milieu d’un couple, je crains qu’ils ne servent qu’à faire porter la responsabilité de l’enfant sur la femme, sur le mode du « tiens, tu l’auras voulu », comme on dit à un gosse qui réclame un chien ou un chat que ce sera à lui de s’en occuper puisque c’est lui qui l’a demandé. J’exagère peut-être, la chimie, la science, le calcul des hormones, d’accord. Mais ne pourrait-on pas voir le désir d’enfant des femmes autour de 35-40 ans de la même façon que les autres urgences qu’on peut éprouver dans sa vie, comme celle de reprendre ou de finir ses études avant qu’il ne soit trop tard, qu’on n’en soit plus capable, ou, sur un autre registre, comme l’urgence de s’amuser avant de rentrer dans la vie professionnelle qu’on voit très clairement dans les civilisations qui valorisent le travail au point d’en faire une morale – je pense au Japon ou aux Etats-Unis ? Peut-être qu’en cherchant bien, on trouverait des manifestations hormonales de ces autres désirs et de ces autres urgences qu’on se crée dans la vie… Finalement, ces hormones de l’envie de grossesse (et non de maternité – il me semble qu’Elizabeth Badinter a dit assez fort la différence), ne sont-elles pas aussi anodines que celles qui donnent envie de sexe à l’adolescence et de jardinage à l’âge de la retraite ?
Enfin, ce désir d’enfant, qui est censé être si typiquement, si biologiquement, féminin, je suis surprise de le rencontrer aussi chez les hommes autour de moi. Certes, on ne le dit pas trop fort, mais, chez les hommes aussi, la paternité est une question d’âge, de « trop tard » et de « bon moment ».
OPTIMISME
J’ai connu à quelques semaines d’intervalle 2 garçons ayant des mères à caractère fort, qui, disons, portaient la culotte à la maison. L’un pleurait en ayant appris que sa mère avait un amant et qu’elle le vivait très bien, mais finit par l’accepter. L’autre se félicitait de la réussite professionnelle de sa mère et s’en servait pour critiquer, voire mépriser, son père. Je suis toujours fascinée par l’estime des hommes pour leur mère lorsque c’est elle qui ramène l’argent à la maison, prend les décisions importantes, a acquis un statut enviable, ou même vit sa vie librement. C’est là un thème qu’on voit se multiplier dans les films, les livres, les discussions actuelles. Ca me paraît très bon signe.
Dans son autobiographie, Citoyen sans frontières, Stéphane Hessel évoque sa mère, Helen Grund, qui a inspiré directement le personnage de Kathe / Catherine dans le roman d’Henri-Pierre Roché, Jules et Jim, adapté par Truffaut. Il la décrit comme une femme stricte, autoritaire et exigeante et prend sa défense en toutes circonstances. Il exprime une admiration sans borne pour sa vie de femme, bien au-delà de la vision de la mère.
Je pense très fort à la phrase de Camus, déjà vieille, car c’est une réponse qu’il fit à Beauvoir lors de la parution du Deuxième sexe et des polémiques violentes qui s’ensuivirent (Mauriac notamment…) : « L’homme lui-même souffre de ne pas trouver dans la femme une vraie compagne ; il aspire à l’égalité »…
Certes, mon optimisme ne concerne finalement que le monde occidental, et encore, donc une infime part de la population… Est-ce une raison pour le taire ?
PORNO
Quelques mots sur la pornographie. La pornographie féminine me semble être une excellente idée, mais qui – cela arrive malheureusement souvent pour les bonnes idées – n’a pour l’instant donné lieu qu’à des choses très médiocres, peut-être parce qu’elles émanaient avant tout d’une initiative marketing… Je pense par exemple à la série lancée par Canal + en 2008 : 5 courts-métrages pornos réalisés par Arielle Dombasle, Mélanie Laurent, Héléna Noguerra, Laetitia Masson et Lola Doillon…
Je n’ai jamais vraiment compris comment l’iconographie érotique homo ou la pornographie homo pouvaient m’être si étrangères. Il s’agit pourtant d’hommes, aux corps agréables, nus, dans des postures équivoques. J’ai du mal à croire que la gestuelle érotique, les codes de l’érotisme homo, soient si étrangers aux codes hétéros… À l’inverse, il m’a toujours semblé bizarre de pouvoir être excitée par des images hétéro, mais faites pour les hommes.
Une autre remarque, il est surprenant que, dans la pornographie destinée aux hommes hétérosexuels, les femmes se découvrent souvent bisexuelles (au moins occasionnellement). Il y aurait deux poids deux mesures dans la bisexualité, car on ne voit jamais d’hommes bisexuels dans les scènes de groupe porno hétéro, alors que je pense que pour le regard féminin, la chose pourrait être aussi excitante qu’une scène lesbienne pour un regard masculin hétéro…
REALISME
Je crois qu’on n’a jamais rien écrit de plus vrai que ce que dit très sèchement Virginia Woolf dans Une chambre à soi : pour créer, écrire, peindre, il faut une chambre à soi et une rente, donc de l’argent. C’est la garantie de l’indépendance d’esprit qui permet la création. Elle ajoute, et je crois que cela mérite d’être répété, que l’argument de l’infériorité des femmes, qui repose sur l’absence ou la très faible proportion de grandes artistes femmes, ne tient pas pour une simple raison économique.
Il est toujours intéressant de voir comment les femmes artistes du passé ont pu, matériellement et économiquement, créer. Il y a souvent derrière elles un héritage industriel, une situation de famille hors norme, un mari ou un père un peu excentrique qui va payer des cours, un studio, un atelier, bref, qui va faire un pari.
Les grandes artistes femmes du XXe siècle par exemple doivent souvent leur réussite, à elles bien sûr, mais aussi à la lucidité, au réalisme et à l’originalité des hommes qui les entourent. C’est une des choses que je trouve les plus intéressantes dans Le Deuxième sexe. Beauvoir insiste en effet sur sa situation privilégiée et affirme qu’il n’y a pour elle aucun courage particulier à écrire ce livre. Elle insiste sur les encouragements de ses amis et de son entourage masculin : Beauvoir n’est pas une femme en lutte ou en rupture, contrairement à ce qu’on croit souvent. Le Deuxième sexe est un livre qu’elle a écrit comme elle en avait envie, rendu possible, sans heurts, par sa situation intellectuelle, économique et morale. Ce qui n’enlève rien à sa valeur, bien au contraire…
Le réalisme nous engage donc à nous réjouir de notre époque qui offre des conditions économiques quasi similaires aux hommes et aux femmes. Reste le problème de la maternité qui soulève la question de l’indépendance d’esprit. C’est là, on l’a vu, que les choses se compliquent…
Le réalisme nous engage donc aussi à envisager l’avenir de façon moins optimiste. En effet, quand trop de femmes choisiront, parfois à contrecœur, comme c’est déjà le cas au Japon, de ne pas faire d’enfant pour ne pas mettre en péril leur vie professionnelle, les gouvernements et plus généralement les peuples, se mettront peut-être un peu plus activement au travail pour trouver des réponses économiques, sociales, politiques et même morales, à ce qui sera devenu un problème de société.
SOMBRES CRETINS
On mesure souvent le progrès accompli lorsque le tragique devient comique (à l’échelle individuelle, un divorce, un accident et à l’échelle collective, qu’on puisse rire de l’absurdité de la première guerre mondiale ou des prétentions de Napoléon. Chaplin ne rentrant évidemment pas dans ce schéma puisque Le Dictateur est réalisé en 1939-1940…). Il existe ici et là des propos sur les femmes écrits par des gens que l’on pourrait qualifier de sombres crétins, mais qui peuvent aujourd’hui, entre autres, nous faire rire…
Parmi eux Sylvain Maréchal et son Projet de loi pour interdire d’apprendre à lire aux femmes, datant de 1801 et récemment réédité chez Mille et une nuits. Le coup d’état napoléonien a heureusement coupé court au projet de ce révolutionnaire, mais on y trouve des choses très instructives. S’y lit en particulier une grave hésitation qui est le signe d’une contradiction à mon sens fondamentale pour tout ce qu’on a pu dire ou écrire à propos des femmes. Cette contradiction réside dans le fait de demander aux femmes de renoncer à tout ce qu’elles pourraient faire, pour des raisons morales, politiques ou sociales – elles peuvent donc être fortes, créatives, intelligentes, avoir du pouvoir, etc. – en même temps que d’affirmer que le savoir ou le pouvoir féminin est impossible ou inexistant par nature.
Par exemple, l’article 110 du texte de loi cite, en en faisant remarquer « la justesse », Du Bel Esprit : « La fluidité du sang et l’agilité des esprits animaux rendent les femmes incapables d’apporter une attention sérieuse à tout ce qui est un peu abstrait ; et le dégoût qu’elle sentent pour tout raisonnement suivi, prouve la délicatesse de leur imagination, qui n’a pas la force de soutenir cet effort ». La citation plaide l’impossibilité, par essence, d’une intelligence abstraite de la femme. Mais l’article suivant utilise une citation qui est présentée comme tout aussi juste et qui accuse justement les femmes du défaut du siècle, l’abus d’esprit : « Le défaut du siècle est d’avoir le cœur sec et de tout faire avec l’esprit, défaut particulier aux femmes. »
Plus loin, Sylvain Maréchal se plaint qu’ « il y a scandale et discorde dans un ménage, quand une femme en sait autant ou plus que le mari » : c’est donc que la chose est possible… D’autres exemples ? « Que Sapho eût conservé sa réputation, si elle n’eût jamais su écrire : du moins on n’aurait jamais parlé d’elle, au grand scandale de son sexe ». C’eût été scandaleux qu’on n’en parle pas, en effet… Ou « Que la belle et riche Marguerite Sarrocchio, dame de Naples, aurait pu vivre longuement et être honorée de ses compatriotes : quelques talents en littérature lui inspirèrent tant de vanité qu’elle mourut jeune, flétrie par le chagrin, et chargée du mépris public ». En lisant cela, on pense à la fiction inventée par Virginia Woolf dans Une chambre à soi autour de la sœur de Shakespeare, qui aurait eu le même talent, mais que l’impossibilité de le satisfaire aurait tuée. Si Marguerite Sarrocchio est morte flétrie par le chagrin, n’est-ce pas à cause du mépris général et de la difficulté de faire reconnaître un talent littéraire féminin ?
Encore des exemples, pour la bonne bouche ? À propos de l’absence de féminin à des mots comme auteur ou amateur, Sylvain Maréchal conclut que « cette dissonance grammaticale tend à prouver que les femmes semblent abjurer leur sexe, quand elles exercent les professions que ces mots désignent ». Sans penser une seule fois, comme il est évident aujourd’hui, que ce peut être les mots qui se trompent… Il écrit aussi, à propos de Marguerite de Navarre : « Une femme qui tient la plume pense être en droit de se permettre plus de choses que tout autre femme qui ne connaît que son aiguille ». Et comme elle a raison !
Réjouissons-nous qu’aujourd’hui ce livre nous donne plus envie de rire que d’y répondre par des arguments logiques…
TRACT
Je pense au petit film qu’a réalisé Agnès Varda pour « Réponses de femmes » (Antenne 2), dans le cadre de l’année de la femme en 1975. Il s’agissait de répondre à la question « Qu’est-ce qu’être femme ? » en quelques minutes…
Agnès Varda répond « Notre corps, notre sexe ». C’est un « cinétract », ça parle de « femme objet » et d’exploitation sur un ton bien seventies. Mais la vraie question reste : « Avoir des enfants ou pas ? ». Elle met en scène des femmes de toutes sortes, avec ou sans enfants, dont une enceinte, nues ou habillées et elle en fait la question centrale.
Ces femmes parlent et l’une d’elles – pas très belle d’ailleurs, mais là n’est pas la question – pose la question : faut-il faire des enfants pour être une « vraie femme » ? Elle y répond aussitôt : un homme sans enfant n’est-il pas un « vrai homme » ? C’est, à quelques termes près, un des principaux éléments de l’argumentation du Deuxième sexe ou de L’amour en plus. L’argument est commun, un peu facile sans doute, mais il ne m’a jamais paru aussi fort que dans ce petit film : la force du tract…
Il y a peu, Agnès Varda est revenue sur ce film et a raconté qu’Antenne 2 avait reçu de nombreuses plaintes de téléspectateurs qui s’offusquaient qu’on puisse montrer une femme nue – qui plus est enceinte – à une heure de grande écoute… Il y a à peine un an, j’ai montré à de jeunes américains le premier film de Varda, L’Opéra Mouffe, où, enceinte, la réalisatrice met en scène un jeune couple nu et joue avec de nombreuses métaphores visuelles – d’ailleurs très belles, mais là n’est pas la question – de la grossesse. Ils ont été choqués comme les spectateurs de 1975. Quel est exactement le problème avec la nudité et la grossesse ?
La fin du « cinétract » a pour thème « Penser comme une femme ». C’est la partie la plus ridicule. On peut y entendre entre autres que la femme est « une tête qui pense autrement qu’une tête d’homme » : la faiblesse du tract…
UNIVERSALISME
Le féminisme universaliste est, si l’on veut, celui qui se bat pour l’intégration de la femme dans une universalité, ce qui implique un refus des quotas, et surtout d’une vision belliqueuse du rapport entre les sexes. Il me semble que le nouvel accrochage de Beaubourg, Elles@centrepompidou (27 mai 2009-24 mai 2010) s’insère dans cette lignée féministe-là. Puisqu’il ne s’agit pas de présenter une histoire de l’art féminin, ni une histoire des luttes des artistes femmes ou féministes, mais bel et bien de présenter une histoire de l’art par les femmes, c’est-à-dire de sélectionner uniquement dans les collections du musée des œuvres réalisées uniquement par des femmes, sans qu’elles présentent forcément un aspect militant.
L’acte muséologique est lui forcément militant : c’est faire le pari que les femmes font partie de la même histoire de l’art que les hommes et que les réalisations sont assez nombreuses et de valeur suffisante pour illustrer l’histoire de l’art du vingtième siècle. C’est ambitieux, presque utopique. Le résultat peut – doit ? – évidemment être critiqué, mais l’idée est là et c’est déjà beaucoup…
Cette exposition rejoint selon moi une des grandes utopies des littéraires qui est d’imaginer ce que serait une histoire de la littérature anonyme. Les classiques seraient-ils toujours aussi connus sans leur signature ? Qu’est-ce qui sortirait de l’oubli ? Qu’est-ce qui y entrerait à jamais ? A l’échelle individuelle, cela correspond au désir de lire un livre sans en connaître l’auteur et de se faire un avis sur le texte même, le texte seul.
Lire indifféremment un texte d’homme ou de femme, voir indifféremment un tableau d’homme ou de femme ? Oui, ce serait sans doute la meilleure chose à faire… Mais, les femmes s’expriment sur le fait d’être des femmes… Ce problème est aussi celui de la littérature francophone. Car celui qui achète et lit – mais surtout qui lit – un roman de femme ou de la poésie antillaise pour lire un roman de femme ou de la poésie antillaise casse le vieux mythe de l’universalité du public. Ces lecteurs sont déjà a priori convaincus ou au moins intéressés par la problématique féministe ou post-coloniale… C’est aussi le problème qui se pose à tout événement militant (manifestation, pétition, festival bio, rencontre autour des sans-papiers, projection de cinéma engagé, etc.). Encore une fois, la question n’est pas spécifiquement féminine…
Le problème est qu’écrire sur soi, qu’on soit femme ou antillais, ne devrait justement pas être considéré comme du militantisme. Qui réussit à faire oublier cela a gagné. Comme de faire acheter une œuvre à soi ou se faire embaucher pour un poste intéressant, sans que le fait d’être une femme entre en compte, sans quota. C’est là une des raisons pour lesquelles je suis formellement opposée à toute histoire de quota ou de discrimination positive, qui, certes, a pu être utile en d’autres temps d’autres lieux, mais me paraîtrait si décalée aujourd’hui, si dommage alors que l’on est en si bonne voie, comme on le voit en ce moment au Centre Pompidou…
VICTIMISATION
La victimisation des femmes est l’une des choses qui me mettent le plus en colère, comme la victimisation de tout autre minorité d’ailleurs, bien que le terme de minorité m’ait toujours paru à mourir de rire concernant les femmes. Il me semble qu’il s’agit, pour les minorités et pour les femmes, de la même problématique : on ne peut que chercher à contrer la victimisation et à éviter à tout prix de faire des listes de griefs interminables et de justifier toute attitude négative par la vengeance et expliquer tout échec en rejetant la faute sur les hommes.
Je suis par exemple effarée de lire ici et là à propos de Dora Maar que Picasso lui a volé sa vie, qu’il l’a forcée à arrêter la photo et à se mettre à la peinture pour l’humilier ou juste bien lui faire comprendre sa supériorité. Hou, le méchant Picasso… Allez toutes ensemble, oh la la, le vilain artiste qui veut pas que sa femme elle soit artiste comme lui. Hou l’avant-gardiste de génie qui veut cadenasser sa femme à la maison. Hou le gros macho, rétrograde et traditionaliste !
Je ne défends pas Picasso contre Dora Maar, je suis simplement persuadée qu’il n’y a pas lieu de défendre Picasso contre Dora Maar, que la question n’a pas de raison de se poser.
Dora Maar a eu du talent, beaucoup de talent, à une certaine époque. Certes, ce qu’elle fait après est moins bon … Mais n’est-ce pas le destin de la moitié des artistes, à la louche ? Certes, Dora Maar a fini sa vie déprimée et très seule, mais, n’est-ce pas le lot de, à la louche, la moitié des êtres humains ? Après tout Dora Maar a 29 ans quand elle rencontre Picasso : c’est une grande fille majeure et vaccinée. Ce qu’elle fait à partir de là n’est pas du ressort de Picasso, mais du sien propre.
C’est peut-être un peu court, mais j’avoue que j’en ai plus qu’assez de lire que les hommes sont responsables des destins tragiques, des destins médiocres, bref, de tous les destins féminins…. Les femmes sont responsables de leurs destins comme n’importe quel être humain…
Valentine Hugo est connue parce qu’elle a couché avec presque tout le groupe surréaliste, mais enfin, qui se souviendrait de Marc Allégret sans Gide ou – c’est de moins en moins vrai d’ailleurs – d’Hervé Guibert sans Michel Foucault ? Le fait d’être dans l’ombre de celui ou celle qu’on aime n’est donc pas un problème de genre, mais simplement un problème de couple d’amants ou d’amis, et donc un problème humain.
WONDER WOMAN
Je suis évidemment, et comme beaucoup de gens, je crois, très admirative des femmes qui « gèrent », qui ont des enfants ET un travail passionnant, une vie personnelle ET une vie professionnelle riches, de celles qui n’ont de frustrations ni d’un côté ni de l’autre, à l’exception de la dose nécessaire de frustration humaine, bien sûr… Réussir toutes ses vies, n’est-ce pas mille fois plus difficile pour une femme que pour un homme ? Certes, si. Mais cette difficulté supplémentaire doit-elle nous motiver ? Il y a dans l’attitude des femmes d’aujourd’hui quelque chose, probablement d’ordre inconscient, de la gageure, comme si nous souhaitions montrer aux hommes que nous étions les plus fortes.
Pour finir sur une note moins optimiste que ce qui précède, autant toute stratégie d’opposition m’a toujours semblé mauvaise, autant je ne crois pas qu’on change quoi que ce soit en se faisant suer et en espérant en silence que quelqu’un finira bien par le remarquer.
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