Ils sont partis – ou plutôt ne sont pas revenus après la pause d’une heure réglementaire.
Pas suffisant pour faire l’amour
Surtout après deux heures passées à côté de moi, m’approchant, penchant, soufflant, haletant presque et faisant frotter mes membres l’un contre l’autre pour qu’il les voie, qu’il en ait envie lui aussi.
Des portes s’ouvrent. Surprise. Attente. Déception.
Ce n’est pas lui. Même à 2, même avec elle, je l’attends.
L’effet dure une heure environ. Une heure à côté de lui, presque à le toucher. Puis une heure à vivre dans un univers ultra-sensible, droguée au désir.
Le nombre d’hommes entrant dans mon angle de vue soudain contaminés par lui… Loin – à peine une ressemblance : mouvement d’épaules- sourcils – grandes mains fines.
J’ai dans ma bouche le stylo que je lui ai prêté. Il n’a pas écrit avec, juste le nom de la personne qui parlait. Rien d’autre, mais il l’a gardé dans sa main une heure durant. et a joué avec, à droite – puis à gauche, dans ma direction- à 10 cm de ma propre main droite, dans laquelle était mon autre stylo, comme en imitation.
À un moment, comme je me tournais une fois de plus vers lui, cela me sauta aux yeux : nous étions exactement dans la même position : grandes jambes croisées, droite sur la gauche, hanches en torsion vers la droite. Dos appuyé sur dossier. Épaules basses relâchées, tête relevée, menton portant beau, bras croisés sur le ventre, poignets pliés, à 90 degrés, mains confortablement calées sous les bras, doigts émergeant contre le torse, inerte.
Magnifiques doigts blancs sur fond sombre, juste à ma droite. Doigts fins ongles rongés phalanges rondes.
J’observe avec envie. Ils bougent. Il y a cinq ans, l’année où j’ai eu le loisir de le voir tous les jours ou presque, je m’asseyais derrière lui et pouvais regarder autant que je voulais ses épaules, ses bras et surtout ses mains qu’il posait souvent à plat sur la table : un garçon qui n’écrit pas beaucoup, qui écoute beaucoup. Qui bouge un peu aussi, imperceptiblement, pour me rappeler à son regard.
Des pas dans le couloir de l’autre côté de la porte de la pièce où nous sommes tous enfermés à écouter ce vieil homme qui nous explique que l’on se reconnaît en sortant du photomaton. Ce n’est pas lui.
Je rêve que la porte s’entrouvre, que ce soit sa tête, qu’il me regarde, qu’il me fasse un signe et que je le suive. Mais à cette image se superpose celle de lui, nu, sur son amie, avec exactement cette luminosité, sur un lit devant la fenêtre, un soleil franc dessinant un carré à l’autre bout de la pièce. Il fait chaud, il est 15h30, c’est un mois de mai chaud. Il transpire et je le vois de dos, à peine obliqué, et la lumière rend sa peau rousse. Je n’arrive pas à voir ses fesses ni son visage : je n’ai que le dos, les épaules, les bras les mains. Pas de mouvement.
Il me manque. Comment le revoir ?
Après une absence et un oubli total de ce désir pendant quatre ans.
Cette année, le hasard a bien fait les choses : une fois en décembre, côte à côte sur une terrasse dominant le marais, froid, tremblant : je lui ai donné la moitié de mon café. Je lui ai soudoyé son email sous un prétexte fallacieux. Son contact, mais surtout sa belle écriture élégante, lente, terriblement sensuel.
Et aujourd’hui encore, place des Victoires. 5e étage. Soleil.
Bise. Contact joue. Poils. 2 fois j’ai réussi à lui toucher l’épaule. Pas trouvé de moyen de le revoir.
J’ai cru qu’on allait se retrouver tous les deux à midi, mais non, il est parti avec son amie. Je lui aurais peut-être dit : « décidément tu n’es jamais seul. Honnêtement, combien de mois as-tu été célibataire ? Où ai-je le plus de chance de te croiser par hasard dans les jours qui viennent ? »
Ou encore, je lui aurais donné rendez-vous à Rome en juillet : « Et toi, tu comptes y retourner en juillet ? Préviens-moi »
Je cherche d’autres stratégies google : voir si par hasard il ne fait pas une conférence, un vernissage, un striptease, une avant-première, enfin un truc public où je pourrais être là par hasard.
Ou lui écrire un mail drôle sur leur absence de cet après-midi, un petit truc naturel et sympa qui donne envie de répondre, et avec un peu de chance une correspondance originale et pimentée pourrait naître entre nous.
Ou au contraire un mail désespéré, amoureux, ce texte une fois fini par exemple qui n’appellerait qu’une seule réponse possible = l’entrée de son corps dans mon champ perceptif et sensoriel.
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