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Défense et illustration du gratuit Une réflexion gratuite |
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A nous Paris, Technikart etc. se mettent tous à faire des articles d’été pour essayer de montrer que le gratuit, c’est hype. Mais n’est-ce pas là le simple désir de chacun de profiter d’un objet, d’un événement qui ne lui coûte rien ? Qui n’a jamais apprécié un film, un repas simplement parce qu’il était gratuit ? Rappelez-vous de la joie d’entrer dans une salle de cinéma sur invitation, déjà disposé à apprécier le film, certainement plus que si vous aviez payé pour le voir. Évidemment, on aime les choses gratuites parce qu’elles ne sont pas données à tout le monde, peut-être même parce qu’on a ainsi l’impression de profiter d’un système auquel on n’adhère pas ou qu’on voudrait même miner de l’intérieur. Le syndicat du hype par exemple s’était donné pour but de s’incruster dans toutes les soirées où il était possible de manger et de boire sans débourser un centime. Avec l’objectif avoué d’y foutre le bordel et de chambouler les bien réglées soirées promotionnelles, vernissages ou fêtes d’entreprises. Mais l’objectif est devenu de plus en plus faible et le syndicat du hype s’est autodétruit, victime de son succès et du nombre de nouveaux membres voulant profiter du système. Tout ça est devenu moins drôle en se faisant plus organisé. Pourquoi à l’étranger trouve-t-on toujours une bonne majorité de français aux heures de visite gratuites des musées ? Les français seraient-ils plus radins que les allemands ou les italiens ? Il y a aussi le faux gratuit ou le gratuit promotionnel : les offres d’essai qu’on oublie de résilier, les 3eme produits gratuits pour 2 achetés… Il y a toujours dans une maison deux ou trois horreurs qu’on garde au cas où qui sont les cadeaux gratuits des magazines, des chaînes de vente par correspondance ou des produits de beauté ? Montres du Nouvel observateur, thermos d’Yves Rocher, plaid La redoute… (qui permettent néanmoins de confectionner un beau plecture à ses moments perdus…) Aux Etats-Unis, il y a des endroits gratuits qui ne sont pas publics : les entreprises créent, au sein de leurs bâtiments des atriums, jardins d’été ou d’hiver, ou des serres ouvertes gratuitement au public. Ceci pose bien sûr le problème de la publicité : en m’asseyant dans l’un de ces jardins d’entreprise et en appréciant leur existence, est-ce que je subis la publicité ? Est-ce que je ressors de la serre IBM avec une meilleure image d’IBM ? Certes oui. Mais l’effet est-il le même que par exemple dans le cas de Spot, lancé par Bouygues en 2000, le forfait de téléphone portable qui pouvait passer en mode gratuit à condition d’accepter d’être coupé de spots de pub toutes les minutes ? La question s’est posée à nouveau avec le lancement de la bibliothèque numérique de Google où le mot gratuit a été lancé et repris partout, avant même le mot universel ? La soumission de cette bibliothèque à la publicité est-elle une domination ? Comment mettre en balance le fait que des millions de gens vont avoir accès à des millions de livres gratuitement avec le fait que le choix de la numérisation va être dictée par des impératifs économiques ? Et à y regarder de plus près, comment fonctionne exactement cet impératif économique dans le cas du gratuit ? Il y a aussi le gratuit d’intérêt public : les préservatifs gratuits, la pilule du lendemain dans les lycées, les tests de dépistage du sida, les alcootests, les softs dans les boîtes de nuits, le gonflage des pneus sur autoroute…. Et le gratuit d’intérêt public culturel : festivals en plein air, prêts en bibliothèque… Il y a aussi le gratuit appât dont on profite en ricanant sous cape parce qu’on s’est promis, et généralement, on s’y tient, de ne pas franchir la ligne du payant : la musique à télécharger gratuitement sur des sites légaux et payants, les appâts de sites pornos qui proposent quelques photos gratuites avant d’entrer dans l’espace payant, plus alléchant, les options de téléphone gratuites pendant trois mois et qu’il faut ensuite penser à annuler… Celui qui profite du gratuit est souvent vu comme un privilégié : une voiture de fonction, un logement de fonction, ceux qui ne payent ni le téléphone, ni l’eau ni l’électricité. Mais le gratuit, c’est aussi les clochards qui dorment dans un carton sans payer de taxe d’habitation et vont prendre des douches dans les bâtiments publics. Le gratuit c’est la plage (en France), les forêts, les montagnes, c’est les ballades et les randonnées. Le gratuit c’est aussi le service rendu : un copain qui vient dépanner votre ordinateur, des amis qui viennent vous aider à repeindre votre chambre, quelqu’un qui vient donner un cours particulier à titre gracieux. Tout ça se rénumère en nature et est même pris en compte dans les statistiques de l’Insee des activités économiques. On entre alors dans la catégorie échange de bons procédés. Le développement du troc par exemple à la fin des années 1990, en marge de mouvements anarchistes, ou sous la forme bien connue et devenue très organisée de la jeune fille au-pair. Les sites d’escort girl sur internet sont sur ce point révélateur. On facture l’escorte, c’est-à-dire le fait d’être là, avec un homme, assez cher en général (400 euros/heure). Tout le monde sait que ces filles sont en réalité des prostituées, et si jamais quelqu’un venait à avoir un doute, les photos sont là pour le suggérer. En pratique, les hommes payent pour faire l’amour, mais le discours n’est pas celui-là : chacune s’échine à répéter clairement que si une relation “d’une autre nature” venait à arriver avec son client, celle-ci serait purement fortuite, librement décidée entre deux adultes consentants. La relation sexuelle est donc gratuite en théorie : l’homme ne paye pas pour faire l’amour, mais pour être escorté pendant une heure, quoi qu’il arrive. Il ne se paye pas une pute, il séduit son escorte. Changement de perspective. Le gratuit, puisqu’il répond à l’offre et la demande est hautement discriminatoire : Figurez-vous le nombre de boîtes qui proposent une entrée gratuite pour les filles, avant minuit ou pour toute la nuit : offre qui soit dit en passant attire plus d’hommes que de femmes puisque l’effet psychologique est immanquable : les hommes se disent : ca va être plein de filles les filles se disent : ça va être plein de mecs qui cherchent de la meuf. On va être 2 pour 50 et ça va être insupportable. La boîte est gagnante de toutes façons. Même chose pour les petites annonces de rencontre, gratuites pour les femmes. On se retrouve alors avec une horde de mecs sérieux qui ont payé pour avoir le droit de mettre leur photo et leurs espérances sur internet, quelques femmes sérieuses et une foule de fausses annonces posées par des femmes, pour rigoler, puisque c’était gratuit. Puisque l’effet majeur du gratuit est d’autoriser la déconnade : si je rentre gratuitement dans une boîte, je peux y rester 5 minutes, danser comme une folle alcoolique et partir (en me faisant raccompagner quand même). Sur un autre registre, je peux aussi aller dans un musée où je ne serai jamais allée (le musée de la police dans le 5eme arrondissement de Paris ou le musée du fumeur dans le 12eme par exemple), bien rigoler et partir. Ou même, je peux entrer au Louvre pour aller aux toilettes quand je suis dans le quartier, prise d’une envie pressante et après m’être fait refouler de tous les cafés environnants. Effet collatéral : mon entrée sera comptabilisée dans le bilan d’activités du Louvre et je serai comptée comme quelqu’un qui vient d’y passer la journée, profitant vraiment d’un musée où il n’aurait pu se rendre un jour payant. Le gratuit, c’est aussi la fête populaire : le monde dans la rue et l’odeur de merguez : fête de la musique, Premier de l’an, Nuits blanches, 14 juillet… Mais le gratuit, est-ce le populaire ? J’attends une étude sérieuse sur le niveau social des fréquentateurs du gratuit, tout confondu, musique, films, musées… Le gratuit demande du temps et une certaine curiosité pour ce qui nous entoure… Le gratuit, c’est ce qu’on trouve par hasard dans la rue, dans un grenier, une cave, un tiroir : de vieux vêtements, des meubles à récupérer. C’est un clin d’oeil du hasard et une invitation à la créativité, puisque si je trouve une vieille table devant chez moi, sur le trottoir, l’appel du gratuit va faire que je vais la prendre chez moi, à condition d’avoir de la place et du temps pour m’en occuper : je vais la repeindre, lui donner une autre utilité… un vieux buffet fait une bibliothèque très hype et un vieux dévideur de câbles une table basse underground. Tous les magazines de déco regorgent de conseils pour profiter du gratuit et en profitent pour vendre outre leur magazine, payant bien sûr, des enduits, vernis, peintures pour recycler le meuble gratuit. Mais la Mairie de Paris fait désormais payer une amende à quiconque dépose ses ordures encombrantes sur la voie publique. L’entreprise est de plus en plus un terrain du gratuit : repas, invitation en boîtes, voyages, stages, cadeaux d’entreprises… Il y a en fait deux sortes de gratuit : les choses que d’autres gens ont payées et les choses que personne n’a payées. Et si l’on creuse un peu, les choses se compliquent. L’objet que je vole est gratuit. Dans le vol, deux cas : soit j’ai besoin de cet objet et je ne peux pas me le payer (la justice a reconnu ce cas et a gracié la femme qui avait volé un steak pour ses enfants), soit je pourrais me payer l’objet mais j’aime le gratuit et je vole. Pourquoi ? Parce que j’entre ainsi en possession d’un objet que je n’aurais jamais acheté : typiquement, les objets ridicules, inutiles et qui se prêtent à une utilisation détournée : j’ai ainsi volé il y a déjà bien longtemps un canard géant en marionnette pour l’anniversaire d’un ami et un balai à poussière tricolore pour me déguiser. On peut bien sûr ajouter à la liste les disques de Dorothée, les objets sexuels (lingerie, vibromasseurs, capotes parfumées…). Dans la catégorie du faux gratuit, on trouve aussi les illimités, les forfaits, les cartes d’abonnement, de membre etc, qui nous donnent la grisante impression de ne rien payer, voire d’être gagnant dans le grand combat de l’individu contre l’entreprise. Le nouveau détenteur de la carte UGC ou MK2 passera sans doute le premier mois de son abonnement au cinéma, passant d’un film à l’autre avec délectation et jouissant enfin du privilège de pouvoir sortir de la salle lorsque les 5 premières minutes du film lui auront semblé mauvaises. Les entreprises appellent ça la fidélisation du client, les clients, une bonne affaire, car comme chacun sait, le client sait compter et il divise mentalement très rapidement le coût mensuel ou annuel par le coût d’une entrée au musée, au cinéma, ou par voyage. Les petits cinémas du quartier latin par exemple avaient déclaré la guerre aux cartes illimitées lors de leur sortie en 2000, lançant à leurs tours des cartes d’abonnement avantageuses, mais qui ne donnaient pas l’illusion du gratuit puisqu’ils s’agissaient de carnets de 10 ou 20 séances (la carte action cinéma par exemple). Ces petites salles avaient fait le pari que les spectateurs, bien que munis de cartes UGC ou MK2 se déplaceraient chez eux pour voir tel ou tel film qu’on ne peut voir ailleurs. Un effort a donc été fait sur les programmations. Un drame insoupçonné eut alors lieu dans bien des consciences : on allait à l’UGC parce que c’était “gratuit”, quitte à aller voir ce qu’on est conscient d’être une merde tout en sachant très bien que l’on aurait préféré voir les films des petites salles. Un certain nombre d’humanistes irréductibles continuèrent à fréquenter les petites salles, tantôt avec charité, tantôt avec conviction, parce que dans toute société, il y a des volontaristes qui se croient toujours capables de ménager la chèvre et le chou. Je dois avouer que je ne fis pas partie de ces heureux-là, toujours en raison de ma fascination durable pour le gratuit et ses alentours. En revanche, je dois bien avouer que je fis partie de la masse de spectateurs qui, après la signature de contrats entre les petites salles et MK2 dont j’aimerais assez connaître les termes exacts, revinrent, pour ainsi dire la queue entre les jambes, voir les films qu’ils avaient envie de voir dans les salles jadis indépendantes. L’inquiet “vous prenez la carte ?” à l’entrée de ces cinémas tout juste ralliés à l’illimité, même si l’on a bien vérifié avant sur les programmes et internet, équivaut à la bien vieille question “c’est bien gratuit ? Parce que s’il faut payer, je ne rentre pas”… Passons maintenant au gratuit politique, au gratuit revendicatif : c’est un acte de suicide et c’est la politique du pire, c’est pour ça qu’elle est utilisée dans les conflits sociaux. Je ne sais à quel moment a eu lieu le tournant ni d’où il vient (des Etats-Unis ??), mais il est sûr que les grévistes ont gagné en côte de popularité lorsque, plutôt que de fermer tous les guichets, les transports, ils ont choisi de faire une journée gratuite, d’ouvrir les portiques, et de faire fonctionner l’entreprise à perte tout en mettant les utilisateurs de leur côté. Que penser maintenant de ces viticulteurs du sud, qui, au moment du chassé-croisé des vacanciers le week-end du premier août, ont décidé de distribuer gratuitement une bouteille de vin local aux automobilistes qui franchissaient le péage de Millau ? Il me semble qu’on a là une action à la fois politique et marketing : on est tellement dans la merde qu’il vaut mieux qu’on vous donne le vin, on ne peut pas le vendre et si vous ne le prenez pas, on le fout à la poubelle, et en même temps : goûtez ! Testez ! Vous allez aimer et vous achèterez. De quel côté pencher ? À la fois pessimiste et nihiliste, cet acte est un test d’optimisme. Mais ici encore, si ce n’est pas gratuit, je n’achèterai pas, il y a une frontière étanche et douloureusement ressentie quotidiennement par de nombreux producteurs de fruits, de légumes, de vin, de films de livres ou de musique. Je ne peux m’empêcher de penser à la bonne vieille prostitution de nos grands-pères où la première passe était souvent gratuite, un exemplairede démonstration ou aux efforts des péripatéticiennes nouvelles pour attirer la clientèle, somme toute pas très différents de ceux qui, payés au lance-pierre, distribuent des mini sachets de chewing-gum à l’entrée du métro lorsqu’une nouvelle saveur est mise sur le marché. Encore les prostituées se vendaient-elles elles-mêmes, ce qui n’est pas le cas des chewing-gums. Les Etats-Unis sont bien évidemment les spécialistes de ce genre d’opérations marketing, très nombreuses en raison de l’extraordinaire concurrence du marché agro alimentaire et de l’incroyable appétit de nouveauté de la population américaine. Il est, par conséquent (non voulu bien sûr) assez grisant de penser que l’on peut se nourrir gratuitement dans une grande ville américaine, si bien entendu on n’est pas allergique à la glace, au sucre, au pop corn etc… J’ai ainsi le souvenir d’avoir avalé un paquet entier de pop corn au Cheddar à Central park lors d’un festival de cinéma en plein air, lui aussi gratuit puisque subventionné par la marque de pop corn en question, dont d’ailleurs j’ai oublié le nom et qui ne m’aurait jamais servi puisque je n’achète jamais de pop corn. Je garde aussi un souvenir grisant d’une dégustation de boudin blanc à Clermont-Ferrand, en plein après-midi et en pleine chaleur, dans un espace alloué à ce genre d’expérience marketing. Au moins, le gratuit nous fait faire de nouvelles expériences gastronomiques. Un ami à moi écrit et met en scène depuis plusieurs années des pièces de théâtre, dans un cadre associatif et universitaire qui, sans être franchement hermétiques, n’en sont pas moins très surprenantes, volontairement choquantes et teintées ou plutôt imbibées de psychanalyse en images. Après avoir raté les 2 premières pièces les années précédentes, je suis enfin allée voir la pièce cette année-ci. Dans un théâtre appartenant à un centre social, on m’a demandé 5 euros. J’étais surprise, mais j’ai payé parce que j’avais promis de venir le voir jouer. Il est bien évident que jamais je n’aurais payé 5 euros pour voir une pièce dont je connaissais de loin le ton et dont je savais qu’elle n’avait pas dû être répétée plus d’une après-midi, si je ne connaissais personne à l’intérieur de la salle. Et visiblement je n’étais pas la seule à penser ainsi puisque nous étions 18 spectateurs : un des comédiens nous a compté, ironiquement, au début de la pièce. C’était bien sûr pour rire mais la troupe était visiblement déçue car l’année précédente, la pièce, sans doute de qualité égale, avait amené plus de 200 personnes. Elle était gratuite. Forts de leur succès, ils avaient voulu passer à la vitesse supérieure, dans le grand monde des “professionnels” toujours auréolé de fumées divines et de flous métaphysiques. Ils avaient loué une vraie salle, payé des gens pour la musique, les décors, la lumière, fait des affiches etc. Tout comme le romancier qui, tout auréolé du succès de son livre auprès de ses amis, se voit fermer la porte des maisons d’édition professionnelles, ou le lycéen qui, heureux d’avoir fait un film avec ses potes et la caméra numérique de papa, et malgré le prix d’estime obtenu auprès d’un concours de films amateurs, n’arrive pas à trouver des financements pour son deuxième film qu’il voudrait tourner avec de vrais acteurs et une caméra plus sérieuse. Il me semble que cette frontière qu’on touche souvent et sur laquelle on se heurte dans tous les domaines a à voir avec le gratuit, que le monde où il y a de l’argent en jeu, à la production comme à la réception du produit, est un monde parallèle à celui du gratuit qui trouvera toujours de bonnes âmes, des potes, pour faire un “projet” et un public, “puisque c’est gratuit !”. Je ne dis pas un univers inférieur, je dis parallèle : il y a dix fois plus d’idées dans les films sans budget ou d’inventivité dans la musique des groupes qui jouent gratuitement dans les bars qu’il n’y en a dans le box office ou dans les têtes de gondole de la Fnac. « Parallèle » résume bien le passage difficile, et il me semble que le monde du gratuit est de plus en plus conscient d’exister à part, mais que, loin de s’ériger en marginaux ou avant-garde, comme on le faisait dans les années 70’s, ils subissent de plus en plus cette imperméabilité et s’animent d’une rancoeur qui ne me semble bonne pour aucun de ces deux mondes, car il me semble tout aussi faux de dire que les groupes, les écrivains ou les cinéastes devenus “commerciaux”, passés de l’autre côté de la barrière ne font que des sous-produits que l’inverse. Il faudrait analyser plus précisément qui franchit cette frontière, pourquoi et surtout comment, puisque possibilité, certes infime, il y a. Le gratuit est un entonnoir. Un ami à moi est dessinateur et a longtemps refusé de faire une école de dessin qui aurait voulu dire qu’il allait essayer de vivre de son talent. Puriste et idéaliste, il a longtemps vécu de petits boulots ingrats tout en acceptant de temps en temps d’être payé pour un dessin, une peinture. Un autre ami, écrivain cette fois, pensait au contraire qu’il était légitime que cet ami dessinateur touche de l’argent pour son travail. Aussi idéaliste que l’autre, il ne supportait pourtant pas d’être traité de paresseux ou de chômeur alors qu’il passait des nuits entières à terminer son livre. Adepte de la théorie qui veut que chacun soit rémunéré pour ce qu’il sait faire, et d’autant plus quand il le fait bien, il a un jour proposé à mon ami dessinateur, dont il venait, admiratif, de découvrir le travail, de le payer pour une commande de dessin, ce qui a eu le don de faire sortir le dessinateur de ses gonds. « Je dessine pour moi et pour mes amis, c’est un plaisir, et ce plaisir doit rester gratuit. L’argent corrompt l’art…. » On se serait cru dans un bon roman de Balzac. Accepter le gratuit, c’est accepter de rester dans ce monde parallèle, marginal, et c’est même peut-être refuser, non pas de jouer le jeu de la société (nous ne sommes plus dans les années soixante-dix), mais plutôt de prendre sa place dans la société, une place qui nous revient, par un savoir, une aptitude, une expérience ou pourquoi pas, un talent. L’argument maître étant bien sûr que d’autres ne se gênent pas pour prendre ces places en question, quand bien même ce seraient des incapables. L’argument adverse, qui me semble redoutable étant, oui, mais ces gens-là ont consacré leur temps et leur énergie à prendre cette place, d’une certaine manière à se battre pour entrer dans le monde “professionnel”, et ce serait sans doute pour ça que ce qu’ils y font n’est plus guère intéressant, s’il l’a déjà été bien sûr. D’une certaine façon, le monde du gratuit laisse une marge de manoeuvre et de liberté de plus en plus appréciée. C’est comme ça qu’on peut composer de la musique sur son ordinateur ou écrire des poèmes dans des carnets à spirale qu’on ne montrera ou fera écouter jamais à des amis, à des amis d’amis sans se soucier ni de payer ni de faire payer pour ce travail. C’est la bulle du gratuit, et elle fonctionne extraordinairement bien, elle prolifère et devient de plus en plus visible sur les sites internet perso ou les blogs par exemple. Il n’y a là rien à déplorer, mais le problème de la responsabilité, du refus de prendre sa place dans la société, lui, reste entier. On en revient encore une fois à Lucien de Rubempré et Daniel d’Arthez : le premier se vend et malgré un talent certain, n’arrive à rien, le second reste dans la sphère du gratuit, qui est aussi celle, et encore aujourd’hui, de la faim et de la misère, et est un grand artiste, auteur d’un grand livre, qui, et là est l’optimisme de Balzac, trouvera un jour son public et la reconnaissance qui lui est due. Petit exemple dans la sphère politique : mes parents sont des militants depuis de longues années. Militant, ça veut dire qu’ils passent beaucoup de temps à faire des choses pour lesquelles ils ne sont pas payés mais auxquelles ils croient… Un jour leur parti politique, un petit parti sans grands moyens, a embauché une secrétaire à mi-temps (crevant ainsi leur budget annuel) parce qu’ils ne se sortaient pas du travail administratif. Ce fut une catastrophe, et bien vite, on revint à l’ancien système : les quelques militants se chargent tour à tour du boulot administratif. Qu’est-ce qui fait que quelqu’un qui travaille gratuitement va être plus efficace que quelqu’un qui est payé pour le même travail ? La conviction politique, le goût artistique, la passion ? J’allais dire que le jour où les entreprises comprendront ce phénomène, elles auront gagné, mais elles l’ont compris depuis bien longtemps déjà. Le développement du stage en est un exemple flagrant. Le principe du stage professionnel était à la base d’intégrer un étudiant en fin d’études dans une entreprise où il accomplira des tâches en rapport avec ses études en échange d’une formation et parfois d’une perspective d’embauche ou du moins de carrière dans le domaine. On avait fixé une indemnisation de 30% du Smic, qui est toujours en vigueur mais pas vraiment respectée, sauf dans les entreprises qui ont de l’argent (ce qui exclut toutes les entreprises culturelles, à moins qu’elles ne s’excluent d’elles-mêmes…) On arrive maintenant à la situation où des étudiants se réinscrivent d’année en année à la fac pour avoir droit à une convention de stage, parfois jusqu’à 30 ans, parce qu’ils ne trouvent pas de travail dans leur branche ou dans la branche qui les intéresse. Ces gens, et ils sont de plus en plus nombreux, travaillent donc gratuitement, en touchant parfois 50% de la carte orange, ce qui fait 15 euros par mois, pendant plusieurs mois dans des entreprises où ils savent qu’il n’y a aucune perspective d’embauche, où ils n’ont pas toujours l’impression d’être formés ni de mettre le pied dans une carrière. Serait-ce ici le même monde parallèle que celui des artistes amateurs ? Qu’est-ce qui fait donc tourner les stagiaires ? A suivre : la violence gratuite et la bêtise gratuite, le SAV gratuit, le gratuit et l’utopie, le gratuit et le commun et d’autres réflexions non moins gratuites… |
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