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Un scénario
 

Aux rêves de Matthieu



Un jeune homme traîne un lourd buffet avec lui lorsqu’il sort le soir. Rien de précieux, rien de symbolique : Julien s’en sert pour faire confortablement l’amour. Avec son meuble, Julien n’a peur de rien, quelle que soit sa partenaire, tout se passera bien. Il peut ainsi multiplier les rencontres et organiser sa vie autour de quelques filles.

Ni les difficultés logistiques, ni le poids du meuble, ni l’incompréhension de son voisin ne peuvent le faire renoncer à ses habitudes. Julien est dans une situation confortable jusqu’au jour où il réalise que l’on peut changer de meuble et changer de vie.

« Que l’imbécile soit heureux ne veut pas dire que seul l’imbécile est heureux » Tsû Pôo

1 - CAGE D’ESCALIER / INT NUIT

Vieil immeuble de quatre étages dans un centre ville ancien d’une ville de province (Toulouse, Nantes ou Clermont-Ferrand). La cage d’escalier a été rénovée récemment. Lumière électrique : appliques rondes.

Sur le palier du troisième étage, la porte de droite s’ouvre. Un meuble glisse sur le sol de l’appartement vers la cage d’escalier. C’est un buffet en chêne assez simple, à deux portes, décoré d’une moulure sur le dessus.

On découvre Julien derrière le meuble : penché en avant, il le fait glisser hors de l’appartement. C’est un jeune homme (25-30 ans) brun, plutôt grand. Les cheveux courts, rasé de près, il porte une veste noire sur un T-shirt de couleur unie, un jean délavé et des baskets neuves très colorées.

Julien finit de pousser le meuble sur le palier. Il se retourne, jette un coup d’oeil à sa montre, ferme sa porte à clé, regarde le buffet, concentré, soupire bruyamment. Puis, d’un mouvement décidé, il empoigne le meuble des deux mains et se met à descendre les escaliers. On le voit descendre au moins un étage.

2 - CAGE D’ESCALIER / INT JOUR

Rez-de-chaussée de l’immeuble. On voit la porte d’entrée de l’intérieur et une rangée de boîtes aux lettres métalliques neuves qui contrastent avec le cachet ancien de l’immeuble, avec la belle double porte en bois, le sol en pierre…

La lumière du jour provient des fenêtres disposées à chaque étage. Il est 9h ou 10h du matin : un soleil de fin d’hiver perce et éclaire vivement les murs de la cage d’escalier.

La porte d’entrée s’entrouvre. On voit une des baskets de Julien se faufiler à l’intérieur et débloquer habilement le loquet au sol du deuxième battant de la porte d’entrée. D’un geste précis, le même pied pousse un battant puis l’autre. La porte s’ouvre toute grande. On reconnaît le buffet et à côté, Julien, habillé comme la veille.

Julien, visiblement fatigué, mais sûr de lui, empoigne le meuble, traverse le hall d’entrée et commence à gravir les marches lentement en respirant profondément. Deux ou trois fois, il est obligé de s’arrêter car la rampe d’escalier bloque le passage du meuble.

Au deuxième étage, un vieil homme en pantoufles se tient accoudé à la rampe. Il regarde Julien monter les marches jusqu’à sa hauteur. Il fronce les sourcils et, au moment où Julien le voit, lui jette un regard renfrogné et désapprobateur.

LE VOISIN en secouant la tête de droite à gauche Vous n’avez jamais fini de déménager, vous ! Vous faites du trafic de meubles ou quoi ?

Julien, jovial, étouffe un petit rire et sourit au vieil homme.

JULIEN d’une voix tonitruante Bonjour monsieur !

LE VOISIN légèrement ironique Tu veux peut-être un coup de main ?

JULIEN Non non, ça va, j’ai l’habitude.

LE VOISIN Ah ça, oui, je veux bien te croire !

En traînant des pieds, le vieil homme va pour réintégrer son appartement. Lentement, il se retourne, lance un regard curieux et interrogateur à Julien, hausse les épaules. Il rentre chez lui et ferme la porte.

Le visage radieux, Julien traverse le palier du deuxième étage. Au passage, il sourit en direction de la porte qui vient de se fermer puis continue laborieusement son ascension jusqu’au troisième étage, son buffet dans les bras.

Dans les dernières marches, Julien se fatigue : il transpire, le meuble lui glisse des bras et il se blesse en se coinçant la main entre le meuble et le mur. On voit un juron passer sur ses lèvres, incompréhensible.

Julien arrive devant la porte de son appartement et pose le meuble à terre. Il marque une pause, dos au mur, s’essuie le front, fait craquer les os de sa nuque d’un mouvement circulaire lent. Il ouvre la porte.

On voit, cadré comme dans la scène précédente, le meuble glisser sur le palier et réintégrer l’appartement. [gros plan ?]

3 - APPARTEMENT JULIEN / INT SOIR

L’appartement de Julien est composé d’une grande pièce avec cuisine américaine ouverte et coin salon. Au fond de la pièce, deux portes que l’on devine être celles de la chambre et de la salle de bains. Le mobilier et la décoration sont modernes et sans prétention. Le buffet en chêne est posé contre un mur près de l’entrée. Sa tablette est vide. Le meuble contraste avec la surface de travail brillante et les finitions métalliques de la cuisine américaine.

Il fait presque nuit. On devine par la fenêtre de l’appartement l’agitation de la rue de la fin d’après-midi.

Julien est en train de préparer à manger. Il est de dos et découpe quelque chose. Il porte un costume noir et des chaussures de ville. Il sort visiblement du travail.

Tout en continuant à cuisiner, Julien ôte ses chaussures sans s’aider des mains et sans défaire les lacets, en forçant quelque peu. D’un geste du pied gauche, il repousse les chaussures hors de l’espace cuisine en direction d’un mur contre lequel est posée sa mallette d’ordinateur, noire.

On entend un bruit de vibreur. Julien pose brusquement le couteau sur le plan de travail et sort son téléphone de sa poche de pantalon. Le bruit s’arrête. Julien lit un message-texte qu’on ne voit pas. Il sourit, range son téléphone, regarde sa montre. Rapidement, il met à cuire dans une poêle les légumes qu’il vient de découper et traverse la pièce en direction de la porte de la chambre.

4 - APPARTEMENT JULIEN / INT NUIT

Julien s’est changé : il porte ses baskets colorées, un pantalon beige, une chemise noire et un pull en laine claire, col en V. On entend le bruit d’une assiette qu’on pose, on le voit sortir de la partie cuisine, traverser la pièce, passer rapidement par la salle de bains et se diriger vers la sortie en prenant au passage son trousseau de clé sur la table basse.

De façon naturelle, Julien se penche sur le buffet contre le mur, l’empoigne et sort de son appartement en le portant dans ses bras de la même façon que les fois précédentes.

5 - RUE / EXT NUIT

Série de plans courts de quatre étapes du trajet de Julien qui fait sentir le changement de quartier puisqu’il quitte le centre-ville.

Tout en portant le meuble dans ses bras, Julien marche vite. Il est environ 22h. Personne ne semble prêter une attention particulière à Julien. Il y a encore du monde dans les rues dans les deux premiers plans et la ville se vide progressivement dans les deux derniers : les trottoirs s’élargissent, les immeubles sont plus hauts etc

6 - IMMEUBLE CELINE / EXT NUIT

Julien pénètre dans un lotissement, ensemble d’une dizaine de tours d’une vingtaine d’étages. Les blocs d’habitations sont séparés par d’étroits carrés d’herbe. Julien s’arrête sous un petit lampadaire. La lumière est glauque : faible et jaunâtre. Il pose son meuble, sort son téléphone, relit le message reçu, reprend son meuble. Il s’avance vers une porte, repose le meuble à terre, compose le code. La porte s’ouvre, il reprend le meuble et passe la porte. L’opération est lente et difficile.

Julien arrive à une deuxième porte vitrée, il repose le meuble, ressort son téléphone et compose un deuxième code d’entrée.

Arrivé dans le hall de l’immeuble, Julien est un peu perdu et tourne plusieurs fois sur lui-même, le meuble entre les mains.

Il finit par apercevoir l’ascenseur, pousse un profond soupir de soulagement et se dirige vers l’ascenseur le sourire aux lèvres. Il appuie sur le bouton de l’ascenseur et l’attend, le meuble à ses pieds.

7 - APPARTEMENT CELINE / INT NUIT

[panoramique vertical pour découvrir d’abord le visage de Céline, son corps, puis le meuble ? ]

Céline est visiblement plus jeune que Julien. Elle est teinte en rousse, avec un piercing dans la narine. Elle est très mince, sa peau est pâle, presque laiteuse.

Julien et Céline sont en train de faire l’amour au beau milieu du studio de Céline. Céline est assise sur le buffet, les jambes croisées autour de la taille de Julien qui est face à elle.

Ils font l’amour silencieusement et ne se regardent pas. Chacun est concentré sur son propre plaisir : Céline, appuyée sur ses bras, penche la tête en arrière et regarde en l’air. Julien se trouve dans la position contraire : sa tête penchée en avant est appuyée contre la poitrine de Céline. Son regard est dirigé vers le bas.

8 - APPARTEMENT LEA / INT JOUR

C’est la fin de l’après-midi. Il fait encore jour. On sent le dimanche dans l’atmosphère de l’appartement : il y a peu de bruit de la rue, du linge est en train de sécher et Léa est avachie dans un petit fauteuil en velours rouge usé en train de lire un magazine. Par la fenêtre, on devine des façades anciennes et des rues étroites : nous sommes en centre-ville.

Léa est une jeune fille aux cheveux châtains. On lui donne 25 ans. Elle porte des lunettes assez laides aux vieilles montures métalliques. Son appartement est très coloré, tout comme ses habits : elle semble se confondre avec le paysage.

La sonnette de l’appartement retentit. Léa sursaute, se lève, pose son magazine, détache rapidement ses cheveux et passe mécaniquement sa main dans ses cheveux, sur l’arrière du crâne.

Quand elle ouvre la porte, Julien apparaît sur le palier. Son meuble est posé à l’oblique contre le mur à cause du palier trop étroit.

Le premier temps de surprise passé, Léa aperçoit le buffet derrière Julien, elle le regarde dans les yeux et éclate de rire.

LEA très gaie Eh ben au moins c’est direct !

Son regard va et vient du visage de Julien au buffet de chêne. Julien ne répond pas et lui adresse un sourire bête qui dissimule mal sa gêne.

LEA un peu moqueuse Alors comme ça, on s’ennuyait ? Un temps. Le dimanche, c’est toujours pareil…. Elle lui ouvre la porte en grand. …tout le monde s’emmerde.

Elle le dévisage de la tête aux pieds.

LEA Tu n’as pas changé en tout cas. Elle désigne le buffet du menton. Et lui non plus d’ailleurs.

Julien entre dans l’appartement en poussant son meuble du pied. Il s’approche d’elle et lui fait une bise sur la joue, tendre, presque comme un enfant.

9 - APPARTEMENT LEA / INT SOIR

Julien et Léa sont en train de faire l’amour : elle est penchée en levrette sur le buffet, la tête dans le vide. Il est derrière elle, et ses mains sont posées sur le buffet. On sent la tension qui retombe dans l’attitude de ses mains qui agrippent le bord du meuble puis se mettent à caresser la planche de bois. [On ne voit que des fragments de leurs corps et de leurs contacts avec le meuble].

Progressivement, Léa se dégage, se retourne vers Julien et l’entraîne vers le petit fauteuil. Elle le fait asseoir, s’assied sur et face à lui et ils continuent de faire l’amour lentement.

On voit les mains de Léa caresser le velours élimé des accoudoirs en fermant les yeux.

10 - APPARTEMENT LEA / INT NUIT

Julien et Léa sont toujours sur le fauteuil, la nuit est tombée : il fait très sombre, seule une petite lampe colorée est restée allumée près du fauteuil. Léa est maintenant assise sur ses genoux et se blottit contre lui.

LEA T’es sûr ? Je t’écrase pas trop ?

JULIEN en riant Oh non, ça va, j’ai l’habitude.

Il resserre son étreinte, dépose un baiser sur la nuque de Léa et se rassied tout au fond du fauteuil. Il pousse un soupir d’aise puis son regard se met à scruter l’appartement de Léa, comme à la recherche de quelque chose de précis : sur ses papiers, ses habits, ses livres, la vaisselle.

JULIEN en tournant brusquement la tête vers elle Et alors, qu’est-ce que tu deviens ? Quoi de neuf depuis la dernière fois que … il rit de bon coeur, un temps …. que je me suis retrouvé assis sur ton fauteuil [il appuie le « ton »] ? Son regard recommence à errer à travers la pièce.

LEA elle se relève légèrement, sourit Ben, tu vois, je commence à me sentir mieux avec eux, plus …. plus à ma place sans doute. Et puis j’ai l’impression que…

JULIEN en l’interrompant et en montrant du doigt une peluche de chat posée sur une étagère Je crois que je l’ai toujours vu chez toi cette horreur. Et ça aussi ! Il désigne une reproduction de peinture en poster (femme assise sur fauteuil coloré : Picasso ? Matisse ?). Il secoue la tête de gauche à droite et recommence à fouiller la pièce du regard, du fond de son fauteuil. Même ton verre à dents, il n’a pas changé ! Il fait un geste du menton en direction de la porte de la salle de bains restée ouverte. Il s’esclaffe, tout heureux de reconnaître et de connaître l’histoire de chacun des objets peuplant l’appartement.

LEA un peu contrariée Oui, enfin bon…Fais pas comme si on vivait ensemble quand même ! Ca fait combien de temps qu’on s’est pas vus ?

JULIEN, surpris, comme quelqu’un qu’on réveille au milieu d’un rêve Je sais pas… Un temps… Trois mois peut-être.

LEA, sûre d’elle et un peu froide Oui, donc tu vois, il a pu s’en passer des choses en trois mois. J’ai décidé par exemple…

JULIEN, l’interrompant à nouveau en éclatant de rire Ecoute, arrête ton char ma chérie. Pour moi, tu seras toujours la fille pas coiffée pas réveillée qui traîne son fauteuil rouge au beau milieu de la journée.

Léa ne répond pas, sourit, se lève et commence à se rhabiller avec un regard mélancolique.

11 - CAGE D’ESCALIER ISA / INT SOIR

Julien se trouve au dernier étage d’un vieil immeuble plutôt délabré. Il est en nage, a retiré sa veste qu’il tient à la main et s’est assis sur le buffet. Après quelques secondes, il frappe à la porte. Isa vient lui ouvrir. Elle est brune avec les cheveux très courts, plutôt petite, habillée en noire. On entend de la musique venir de l’appartement.

ISA, après lui avoir fait un clin d’oeil aguicheur Ah ! Je vois que monsieur apporte son matériel.

Ils entrent dans l’appartement l’un derrière l’autre, avec le meuble.

12 - APPARTEMENT ISA / INT NUIT

Le couple est en sous-vêtements au milieu d’un studio plutôt sale et sombre. Julien saisit Isa par la taille et commence à la soulever pour l’asseoir sur le buffet. Elle arrête son geste.

ISA Euh, non c’est pas trop mon truc, le bois, les portes, le trip meuble à vaisselle, tu vois ? Elle jette un regard inquiet sur son appartement. Qu’est-ce que tu aimes bien d’autre ?

Julien la regarde comme si on lui parlait bulgare : à la fois fasciné et complètement largué.

JULIEN Ben…. Un temps, rien. C’est celui-là mon meuble. Et toi, c’est lequel ?

ISA en riant Moi, c’est ça, ça, et puis aussi ça, certains jours. Elle désigne successivement le bureau, la baignoire et le garde-fou de la fenêtre. Mais toi, tu as tes petites habitudes, hein ?

Elle se rapproche de lui, à la fois mutine et défieuse et va pour l’embrasser.

JULIEN perplexe et têtu Ben, oui, c’est mon meuble, c’est normal. C’est mon préféré.

ISA visiblement impatiente, sèchement, en montrant une chaise pliante déglinguée Oui ben peut-être que celui-là, dans cinq minutes, ça sera ton préféré !

Julien est visiblement choqué. Il la regarde sans comprendre. Isa se radoucit et lui sourit.

ISA Dans cinq minutes, ou la prochaine fois. Elle lui lance un regard interrogateur. Ou même l’après-après-prochaine fois.

Julien reprend ses esprits, sourit à Isa et se rapproche d’elle à vive allure comme on se jette dans l’inconnu : tremblant mais décidé, en accélérant tout en fermant les yeux.

13 - APPARTEMENT JULIEN / INT JOUR

C’est samedi. Il est midi. Atmosphère de début du printemps : la lumière est douce. Julien est en train de se préparer pour sortir faire des courses. En même temps, il téléphone à Léa. La recherche de ses affaires dans son appartement dure pendant toute la conversation qu’on prend en cours de route. [La caméra suit Julien dans toutes ses allées et venues]

JULIEN préoccupé … Et elle se foutait un peu de moi à cause du buffet. Gentiment, hein. Mais elle avait l’air de dire que c’était un peu nul de garder toujours le même meuble.

LEA elle hausse les yeux au ciel comme pour donner raison à Isa, mais on ne sait si le regard de compréhension va dans le sens de Julien ou d’Isa. Oui, je vois…

JULIEN très sérieux Dis-moi honnêtement, qu’est-ce que tu penses de ce buffet ? Il te plaît encore pour de vrai ou c’est juste pour le souvenir ?

LEA exaspérée Mais oui Julien, le buffet est génial, ne change pas. Tu es quelqu’un de génial. Son ton est de plus en plus ironique. Absolument formidable, unique, irremplaçable…

JULIEN sans quitter sa ligne et sans lâcher prise Peut-être qu’elle a raison… Peut-être que je devrais changer de meuble… Un temps… Oui, mais quand même, ça serait bizarre, ça serait plus moi, plus vraiment moi. Il insiste sur le « vraiment » comme lorsqu’on lit un texte à voix haute et qu’on tombe sur un mot qu’on ne connaît pas. À la rigueur, je pourrais arriver les mains vides. Ça serait peut-être mieux. Tu l’as déjà fait toi ?

LEA brusquement redevenue sérieuse Julien, écoute-moi bien : cette fille, ce n’est pas une fille à fauteuil rouge et c’est …

JULIEN en lui coupant la parole Non c’est une fille à rideaux noirs, c’est très différent !

Ils rient tous les deux.

LEA se reprenant, elle et sa phrase Je voulais dire, c’est peut-être mieux comme ça. Non ?

14 - CAGE D’ESCALIER JULIEN / INT SOIR

Rez-de-chaussée, hall d’entrée de la cage d’escalier de Julien. Vue de l’intérieur, la porte s’ouvre. Le visage caché par un énorme pouf en skaï violet (gros truc mou sans forme, genre poire), Isa passe la porte et commence à monter les marches.

Le vieux voisin est accoudé, toujours en pantoufles, à la rampe d’escalier du deuxième étage. Il regarde Isa monter les premiers étages avec le regard de celui qui a tout vu et que plus rien n’étonne.

Isa remarque enfin le voisin lorsqu’elle arrive à sa hauteur. Elle s’arrête, se tourne vers lui et lui sourit. Elle va pour lui dire quelque chose et s’arrête avant même d’avoir commencé. Il lui sourit d’un air entendu. Elle reprend sa route.

15 - APPARTEMENT JULIEN / INT SOIR

Julien et Isa sont tous deux accoudés à la fenêtre et discutent. La nuit tombe. On entend les bruits de la rue, bruits de fête et d’amis qui se retrouvent qui couvrent la discussion. On voit Isa se pencher vers lui par en dessous pour placer son visage à la hauteur du sien, qu’il tient baissé depuis le début de la discussion.

ISA rapidement Qu’est-ce qui se passe ? On dirait que tu regrettes ? À quoi tu penses ?

JULIEN Non, rien, c’est juste que… Un temps, il lui adresse un petit sourire triste… Je ne pensais pas que la prochaine fois arriverait si vite !

Ils restent silencieux, réfléchissant chacun de leur côté. Pour briser le silence qui commence à devenir gênant, Isa le pousse doucement de la hanche, pour plaisanter.

ISA Je ne pensais pas que tu essaierais le pouf en skaï du premier coup !

JULIEN C’était un test alors ?

Julien quitte la fenêtre et marche en long et en large dans son appartement. Près du buffet, il s’arrête, le caresse de la main, le regard dans le vague. Il se tourne vers Isa et la regarde avec l’air de celui qui prend l’initiative de rompre, responsable et décidé.

JULIEN Tu sais, je ne fais pas ça d’habitude. Pas comme ça.

ISA, légère et aérienne, en plaisantant Ah, alors, c’est l’exception qui confirme la règle. Un temps. Tu viens, on va se promener ? On étouffe ici, tu ne trouves pas ?

Isa est déjà dans la cage d’escalier et on l’entend descendre les marches en courant. Julien ne répond pas, s’habille rapidement et la suit.

16 - RUE / EXT NUIT

Isa et Julien sortent de l’immeuble. C’est la première fois qu’on les voit sans meubles. Ils font quelques pas, prennent une rue plus large à droite et croisent un homme de 35-40 ans avec un tabouret en bois sous le bras.

Isa donne un coup de coude dans les côtes de Julien.

ISA, joyeuse Regarde ! Parfois, un peu de modestie ne fait pas de mal !

Ils rient. Sur l’autre trottoir, un jeune homme passe avec un baldaquin sans support : un cerceau noir supporte une longue traîne de tissu blanc et transparent.

JULIEN, regard rieur en direction de l’homme au baldaquin Alors que lui, c’est tous les jours dimanche. Il ne saura plus quoi inventer le jour de son mariage…

D’autres personnes passent avec des meubles sous le bras : des penderies, des repose-pieds, des comptoirs de bar. Une vieille femme fait glisser devant elle un siège repose-genoux tout esquinté (le modèle ergonomique qui est censé permettre de rester assis tout en gardant le dos droit) à la forme bizarre. Julien et Isa regardent la foule de plus en plus nombreuse. Maintenant, ils sont dans une artère commerçante. Chaque personne qu’ils croisent est accompagnée d’un meuble, du plus petit au plus gros.

Julien et Isa s’immobilisent tous deux au milieu de la foule qui continue à se mouvoir autour d’eux sans les regarder, chacun étant occupé à porter, traîner, ou faire glisser son propre meuble. Julien et Isa ont l’air halluciné et regardent autour d’eux en tournant sur eux-mêmes avec un air de plus en plus étonné. De temps à autre, ils se regardent et se sourient.

Dans la foule, au loin, on reconnaît Léa devant une porte d’immeuble. Elle est en train de s’acharner sur l’interphone qui ne s’ouvre pas. À côté d’elle, un tabouret de bar orange fluo des années 1970.

Julien l’aperçoit, esquisse un sourire et la voit s’engouffrer dans l’immeuble le meuble sous le bras. Isa n’a rien vu de la scène. Léa n’a pas remarqué le couple non plus. Julien reste silencieux, prend la main d’Isa et l’entraîne à continuer leur promenade nocturne.

17 - RUE / EXT NUIT

Une ou deux heures plus tard, Julien et Isa sont encore en train de marcher dans la rue. Le couple marche plus lentement, la rue s’est vidée : seules quelques personnes isolées portent encore leurs meubles et semblent regagner leurs domiciles.

Le couple rase les murs, semble de plus en plus collé l’un à l’autre. Leurs voix deviennent murmures.

Ils passent devant un magasin de meubles fermé à la vitrine éclairée. C’est un assemblage hétéroclite de styles. Dans un espace de présentation genre Roche Bobois, on aperçoit des cages à oiseaux rouillées transformées en étagères, des tables basses en verre supportées par des statues africaines. L’endroit évoque à la fois la caverne d’Ali baba, une entreprise de recyclage et une exposition d’art contemporain.

Julien s’arrête, le front touchant presque la vitrine. Isa s’arrête à ses côtés, et lui lance un regard interrogateur. Julien garde les yeux fixés sur la vitrine. Il semble chercher quelque chose de précis.

Son regard se fixe sur un banc de bois repeint en rouge laqué, genre vieux banc d’école relooké. Il sourit : il a trouvé ce qu’il cherchait. Il se tourne vers Isa.

JULIEN Tu vois le banc rouge, là ? Qu’est-ce que tu en penses ?

ISA en souriant et en hochant lentement la tête verticalement Oui, il est bien. C’est tout à fait ce qu’il te faut.

Julien prend Isa dans ses bras et dépose un baiser rapide sur son front.

JULIEN sûr de lui Alors je vais le prendre. On reviendra demain.

ISA complice, en souriant à Julien La prochaine fois donc…

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