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Lettre à Philippe de Jonckheere
 

Au désordre



Neuvy-sur-Loire, dans le train Clermont-Paris, 12 juin 2007, 19h45

Je pense à vous, Philippe, et au rituel que je vous emprunte un peu bêtement mais avec obéissance…

Je pense à la difficulté de photographier la centrale de Neuvy avec la vitesse, les maisons et surtout les arbres, à cette drôle d’impression qui me reste après ce premier essai imitatif de photographie. L’impression de mal connaître le bâtiment, car je pensais que rien n’était plus facile à photographier sur le trajet Paris-Clermont à part le Puy de Dôme, peut-être… Or il n’en est rien.

Et pourtant, je connais bien le trajet : originaire de Clermont où j’ai vécu 19 ans, je vis maintenant à Paris depuis 7 ans. J’ai souvent fait ce trajet en train, puis en voiture et de nouveau très souvent en train depuis que j’ai vendu ma voiture et que je me suis trouvé un nouvel amoureux en Auvergne. La centrale a toujours été pour moi le repère, même en voiture, avec ses deux grosses cheminées, le signe qu’on a fait la moitié du trajet, comme l’hôtel-restaurant (fermé depuis bien longtemps), ambiance premiers congés payés, qui s’appelle « Les 100 bornes », sur la N7 au sud de Paris, ou encore la bouteille rouge de 2 mètres de haut, en carton pâte, sur le toit du bar « La Grosse Bouteille » sur le boulevard Richard-Lenoir à Paris, bouteille qui me servait de repère lors de mes traversées nocturnes de Paris à vélo. La centrale de Neuvy est de ce genre de bâtiments qu’on ne peut pas ne pas remarquer, et j’ai été heureuse de la trouver, sur votre site, il y a trois ans, alors que je vivais aux Etats-Unis, bien loin de chez moi, comme un clin d’œil, si trivial - et tellement laid, il faut bien le dire ! – un repère partagé.

Je pense aussi à vous Philippe et à ce que vous devez voir de Clermont, et qui n’est pas beau, à la façon dont vous devez penser à cette ville. Nous faisons aussi souvent les mêmes trajets et moi, c’est en vacances, ou presque, que je vais quand je descends à Clermont, c’est en tout cas vers la promesse d’une ou de plusieurs nuits de caresses, et c’est quand je remonte à Paris que je vais travailler. Un de mes premiers gestes en montant dans le train pour Paris – si vous aimez les rituels, bien sûr, mais j’ai cru comprendre que oui – est toujours d’établir une petite liste des choses à faire dans les 24h ou 48h à mon retour dans la capitale : une façon de clore les douces parenthèses amoureuses que je passe à Clermont-Ferrand.

Mais, Philippe, je ne vous écris pas pour faire l’apologie de Clermont, ce serait drôlement hypocrite : je n’y vis plus et je n’ai jamais choisi d’y vivre, et actuellement je n’y vis pas, et c’est un choix. Mais ce chassé-croisé entre vous et moi dans ce train faussement moderne – le « Teoz » n’a de nouveau que la couleur des sièges et peut mettre plus de quatre heures pour faire 400 kms – me fait sourire. Une image me vient : nos sourires seraient bien symétriques si un jour nous avions l’occasion d’être assis côte à côte dans ce train : vous, lèvres vers le bas, moi vers le haut, si c’est vers le Sud que nous allons ; moi, front plissé, vous, tête reposée, si c’est vers le Nord. Drôle de scène…

Je pense à vous, Philippe, et à ce que vous aviez dit lors d’un pompeusement nommé colloque de la BNF il y a quelques mois. Lors de cette rencontre, vous aviez dit que chaque jour, vous publiez des textes intimes lus par des milliers d’inconnus, mais que la perspective de parler devant une petite centaine de personnes dans cet amphithéâtre vous remplissait de terreur. Sachez que là aussi, il y a comme un chassé-croisé entre nous puisque, pour ma part, plutôt à l’aise pour parler en public, c’est la perspective d’être lue par des milliers de lecteurs, surtout les vôtres – comme ils doivent être exigeants ! – si vous postiez ceci par exemple qui me plonge dans un abîme de doute.

En espérant que cette petite réponse sous forme de parodie ne vous aura pas vexé et en vous saluant bien bas et bien amicalement,

Soanne

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